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08/07/2017

la vie commence de l'autre côté du désésespoir

Celesto relut plusieurs fois la lettre, puis la tendit à sa mère :
« Paco vit une grande aventure », dit-il.
Il redescendit vers le pré de la source. Sur la gauche, à flanc de coteau, croissaient des genêts fleuris d’un jaune ardent, lumineux et, plus haut, une large frange de chênes paraissait soutenir la masse de rochers grisâtres qui coupait la perspective de ce côté. Sur la droite, le terrain, comme incendié par les fleurs des genêts, flanqué de sureaux et de chèvrefeuilles, s’inclinait vers le ruisseau et, une fois celui-ci franchi, recommençait à remonter en un pli quasi vertical, orné, sur les sommets, par d’étranges silhouettes de pierre érodée qui se détachaient face à la luminosité croissante du jour.
Brusquement, le soleil qui depuis un moment se battait avec les nuages, apparut entre eux et le paysage, endormi jusqu’alors, prit du relief, animé par une insolite richesse de nuances. Le regard rêveur de Celesto monta depuis le lit du ruisseau jusqu’à la fleur d’un jaune vif des genêts, aux feuilles coriaces, du bois de chêne et finalement s’arrêta sur les cimes, sur les rochers dentelés, groupés en volumes arbitraires, mais avec une certaine harmonie d’ensemble. Du plus profond de la vallée arrivait le retentissement solennel, constamment renouvelé, des torrents du ruisseau. Il resta un moment silencieux. Il contempla le ruisseau et ensuite leva la tête vers les concavités des rochers en haut de la falaise où les choucas faisaient leur folle sarabande. Les cris irrités des choucas descendaient du haut des falaises et, par moments, tous paraissaient faire du surplace et se taisaient. Les choucas, en se retirant, faisaient un vacarme inextricable là-haut sur les falaises. Maintenant, les martinets planaient aussi, piaillant subtilement entre les hêtres, rasant les cerisiers. Au coin, un moineau se baignait dans la poussière, sous l’auvent, gonflant les plumes. Alors s’installa autour un grand silence accentué par la rumeur cristalline du ruisseau et par l’écho lointain, solennel, de la cascade, en bas, à ses pieds. Il pensa : “Si je pars, cela va me manquer.”
Trois semaines plus tard Manuela reçut une nouvelle lettre :
« Elle a été postée à Rio de Janeiro », lui dit le facteur.
Quand Celesto arriva, elle s’empressa de la lui faire lire :

20 mars,
J’ai passé un moment sur le pont à regarder la carte d’Espagne affichée sur le pont. Rien que de regarder la patrie, si petite, on est parcouru de frissons. Dans son village on se croit quelqu’un, mais dès qu’on est dans le monde, on se croit moins qu’une mouche. La nuit dernière je me disais que j’aurais voulu voir la figure que ferait Manuela si elle me voyait ici, au milieu de cette mer qui ne finit jamais. Cette nuit il y a eu une fête de gala, mais on ne pouvait entrer qu’en vêtements de soirée.
21 mars,
Aujourd’hui il y a une beuverie avec les préparatifs de la fête de l’Équateur. À la tombée de la nuit on a fait un essai de naufrage et les sirènes commencèrent à hurler ; on entendait de fortes paroles dans le haut-parleur et le public courrait de ci de là. On dit qu‘à partir de Rio de Janeiro le tabac allait augmenter et j’ai acheté une cartouche de "Chester". Dans l’après-midi, le Grec m’a enseigné à jouer au ping-pong.
22 mars
La fête n’a pas fini à coups de gifles par miracle. Le fils du Grec profitant que je savais encaisser les blagues, s’est mis à me casser les bonbons, mais il ne faut pas exagérer. Il s’en est fallu de peu qu’il reçoive une tarte sur la figure.
À midi on a retardé les horloges d’une heure. Avant d’arriver à Buenos Aires on doit retarder de quatre heures.
24 mars
On a de nouveau retardé les horloges d’une heure. Tant de jours en mer fatiguent. La mer, toujours la mer ! On ne voit pas le moment de poser les pieds à terre. Le Grec dit qu’arrivés à terre, les complications commenceront. D’après ce qu’on dit, nous arriverons à Rio cette nuit. Je me suis inscrit pour une excursion.
25 mars
Rio est spectaculaire ! On se remplit les yeux et encore, et encore on n’en a pas assez ! On dirait une pellicule en couleur. Que de plantes, que d’oiseaux ! Et la mer est si bleue qu’on la croirait différente ! Et les montagnes, et le trafic et les va et vient !
À Rio, nous avons passé la sainte matinée en autobus pour aller ici et là, visiter le Corcovado, le Pain de Sucre, Copacabana, d’où sortent les millionnaires du cinéma se payant la belle vie. Et quelle plage ! Et derrière il y a les gratte-ciel et une avenue comme je n’en ai jamais vu. Ensuite nous avons parcouru les environs et vîmes la jungle. Je pensais à nos terres, au maïs, aux patates que nous cultivons et, en comparaison, elles paraissent ridicules. Ici, les plantes avalent quelqu’un comme un autobus. Dans les tramways, les Noirs sont comme endormis et bien que le wagon soit ouvert sur les côtés, ils ne tombent pas.
J’ai posté la lettre avant de retourner au bateau qui lèvera l’ancre demain de bonne heure pour Buenos Aires. Je vous embrasse. Paco.

 

14:49 Écrit par Astur | Commentaires (0) |  Facebook

la vie commence de l'autre côté du désésespoir

Celesto relut plusieurs fois la lettre, puis la tendit à sa mère :
« Paco vit une grande aventure », dit-il.
Il redescendit vers le pré de la source. Sur la gauche, à flanc de coteau, croissaient des genêts fleuris d’un jaune ardent, lumineux et, plus haut, une large frange de chênes paraissait soutenir la masse de rochers grisâtres qui coupait la perspective de ce côté. Sur la droite, le terrain, comme incendié par les fleurs des genêts, flanqué de sureaux et de chèvrefeuilles, s’inclinait vers le ruisseau et, une fois celui-ci franchi, recommençait à remonter en un pli quasi vertical, orné, sur les sommets, par d’étranges silhouettes de pierre érodée qui se détachaient face à la luminosité croissante du jour.
Brusquement, le soleil qui depuis un moment se battait avec les nuages, apparut entre eux et le paysage, endormi jusqu’alors, prit du relief, animé par une insolite richesse de nuances. Le regard rêveur de Celesto monta depuis le lit du ruisseau jusqu’à la fleur d’un jaune vif des genêts, aux feuilles coriaces, du bois de chêne et finalement s’arrêta sur les cimes, sur les rochers dentelés, groupés en volumes arbitraires, mais avec une certaine harmonie d’ensemble. Du plus profond de la vallée arrivait le retentissement solennel, constamment renouvelé, des torrents du ruisseau. Il resta un moment silencieux. Il contempla le ruisseau et ensuite leva la tête vers les concavités des rochers en haut de la falaise où les choucas faisaient leur folle sarabande. Les cris irrités des choucas descendaient du haut des falaises et, par moments, tous paraissaient faire du surplace et se taisaient. Les choucas, en se retirant, faisaient un vacarme inextricable là-haut sur les falaises. Maintenant, les martinets planaient aussi, piaillant subtilement entre les hêtres, rasant les cerisiers. Au coin, un moineau se baignait dans la poussière, sous l’auvent, gonflant les plumes. Alors s’installa autour un grand silence accentué par la rumeur cristalline du ruisseau et par l’écho lointain, solennel, de la cascade, en bas, à ses pieds. Il pensa : “Si je pars, cela va me manquer.”
Trois semaines plus tard Manuela reçut une nouvelle lettre :
« Elle a été postée à Rio de Janeiro », lui dit le facteur.
Quand Celesto arriva, elle s’empressa de la lui faire lire :

20 mars,
J’ai passé un moment sur le pont à regarder la carte d’Espagne affichée sur le pont. Rien que de regarder la patrie, si petite, on est parcouru de frissons. Dans son village on se croit quelqu’un, mais dès qu’on est dans le monde, on se croit moins qu’une mouche. La nuit dernière je me disais que j’aurais voulu voir la figure que ferait Manuela si elle me voyait ici, au milieu de cette mer qui ne finit jamais. Cette nuit il y a eu une fête de gala, mais on ne pouvait entrer qu’en vêtements de soirée.
21 mars,
Aujourd’hui il y a une beuverie avec les préparatifs de la fête de l’Équateur. À la tombée de la nuit on a fait un essai de naufrage et les sirènes commencèrent à hurler ; on entendait de fortes paroles dans le haut-parleur et le public courrait de ci de là. On dit qu‘à partir de Rio de Janeiro le tabac allait augmenter et j’ai acheté une cartouche de "Chester". Dans l’après-midi, le Grec m’a enseigné à jouer au ping-pong.
22 mars
La fête n’a pas fini à coups de gifles par miracle. Le fils du Grec profitant que je savais encaisser les blagues, s’est mis à me casser les bonbons, mais il ne faut pas exagérer. Il s’en est fallu de peu qu’il reçoive une tarte sur la figure.
À midi on a retardé les horloges d’une heure. Avant d’arriver à Buenos Aires on doit retarder de quatre heures.
24 mars
On a de nouveau retardé les horloges d’une heure. Tant de jours en mer fatiguent. La mer, toujours la mer ! On ne voit pas le moment de poser les pieds à terre. Le Grec dit qu’arrivés à terre, les complications commenceront. D’après ce qu’on dit, nous arriverons à Rio cette nuit. Je me suis inscrit pour une excursion.
25 mars
Rio est spectaculaire ! On se remplit les yeux et encore, et encore on n’en a pas assez ! On dirait une pellicule en couleur. Que de plantes, que d’oiseaux ! Et la mer est si bleue qu’on la croirait différente ! Et les montagnes, et le trafic et les va et vient !
À Rio, nous avons passé la sainte matinée en autobus pour aller ici et là, visiter le Corcovado, le Pain de Sucre, Copacabana, d’où sortent les millionnaires du cinéma se payant la belle vie. Et quelle plage ! Et derrière il y a les gratte-ciel et une avenue comme je n’en ai jamais vu. Ensuite nous avons parcouru les environs et vîmes la jungle. Je pensais à nos terres, au maïs, aux patates que nous cultivons et, en comparaison, elles paraissent ridicules. Ici, les plantes avalent quelqu’un comme un autobus. Dans les tramways, les Noirs sont comme endormis et bien que le wagon soit ouvert sur les côtés, ils ne tombent pas.
J’ai posté la lettre avant de retourner au bateau qui lèvera l’ancre demain de bonne heure pour Buenos Aires. Je vous embrasse. Paco.

 

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05/07/2017

la vie commence de l'autre côté du désésespoir

Celesto rendit la lettre à Manuela. « Je ne pensais pas que Paco écrivait aussi bien.
– Ton frère a été à l’école autant que toi. Il a eu son certificat d’études et n’oublie pas qu’il a suivi des cours dans l’armée pour devenir sous-officier.
– Tu vois à quoi ça sert l’instruction ? Si Paco n’était pas instruit, il n’aurait pas pu t’écrire cette lettre ! »
Pendant les quinze jours qui suivirent, Manuela ne décoléra pas, se montra de mauvaise humeur et plus exigeante que jamais. L'ambiance fut exécrable. Deux semaines plus tard, elle reçut une deuxième lettre.
« C’est une lettre d’Argentine ? demanda-t-elle au facteur.
– Non, la lettre a été postée à Dakar.
– À Dakar ? Paco m'a dit qu'il allait à Buenos Aires. Il doit y avoir une erreur.
– Dakar est un port africain qui se trouve sur la route maritime de Buenos Aires, lui répondit le facteur. Le bateau y a probablement fait escale. »
Lorsque le facteur fut parti, Manuela décacheta la lettre. Pour la première fois de sa vie, elle regretta de ne pas savoir lire. Lorsque Celesto arriva, elle se jeta sur lui :
« Paco a écrit.
– D’Argentine ?
– Non, de Dakar.
– Ah ! Il n’a même pas fait la moitié du chemin. »
Manuela lui donna la lettre.
« On dirait qu’il a commencé à tenir un journal de voyage, dit-il.
– C’est quoi, un journal de voyage ?
– C’est un cahier où on note au jour le jour tout ce qui te paraît important. »
14 mars 1919, Chers Parents,
Je me suis dit que le meilleur moyen de ne rien oublier, c’était de le noter au fur et mesure. Voici donc le contenu de mon journal que je ne pourrai poster qu’à notre prochaine escale, c’est-à-dire Dakar.
Hier, le bateau a quitté la rade tiré par un remorqueur jusqu'à la haute mer. Je suis allé sur le troisième pont pour voir le bateau s'éloigner de la côte. La nuit était déjà tombée et Gijón n'était plus qu'une multitude de points lumineux. Le balancement du bateau, c'est un peu comme quand on est sur un bourricot et qu'on est balancé en avant et en arrière. La vie à bord est des plus calmes. On se sent vivre d’une vie purement végétative et on va du déjeuner au goûter, du goûter au dîner, du dîner au coucher, comme si tout se bornait à boire, manger, dormir et ne rien faire.
J'étais perdu dans mes réflexions, lorsque j'ai entendu un haut-parleur qui criait sur tous les tons que le repas des troisièmes était servi. Je suis allé à la salle à manger des troisièmes. C’est comme au restaurant, avec de grands hublots à la place des fenêtres. Ça fait une impression bizarre de manger sur une table qui tangue tout le temps. Le bateau s’incline à droite et à gauche et tantôt on aperçoit le ciel, tantôt la mer.
17 mars,
Le temps devient de plus en plus mauvais. Malgré le mauvais temps, le tangage et le roulis, je suis monté sur le pont supérieur. Il n'y avait pas une âme vivante, sinon le pilote, l'officier et le matelot de quart. II faisait nuit, le ciel était brumeux, une bise froide sifflait dans les agrès. Les vagues noires dansaient une sarabande gigantesque ! Je suis resté une heure sur le pont et comme il faisait froid, je suis allé me coucher.
18 mars
Aujourd’hui, on a célébré la messe dans le salon des premières. Quelle ostentation ! Je suppose que dans les hôtels les plus importants de Paris, il y a un luxe comme celui-ci. Il y avait un orchestre et le pater, pour ne pas perdre l’habitude, parlait en latin. Avec un peu de chance, dans quelques années, je voyagerai dans une première comme celle-ci. À la messe il y avait peu de gens et bien qu’il y ait eu une autre messe plus tôt le matin, on peut penser que hors d’Espagne les gens sont moins croyants.
J’ai loué une couchette sur le pont pour prendre l’air, ici, les extra te mangent par le pied. Hier j’ai invité un Grec à prendre un vermouth mais je ne pourrai pas le faire souvent.
À la dernière heure le bateau s’est mis à danser et à table, je voyais les assiettes monter et descendre et un peu après, j’ai noté que j’avais envie de vomir, je me suis excusé et je suis monté sur le pont. Une dame, Chilienne, m’a dit qu’il n’y a rien de pire que le mal de mer, particulièrement si on a besoin de vomir sans savoir où.
19 mars,
Nous voici arrivés à Dakar. De nombreuses pirogues remplies d'indigènes sont venues attendre le bateau à l'entrée du port, au-delà de la barre. C'est un spectacle impressionnant. On ne voit que des Noirs. De vieilles femmes, la pipe aux dents, se tiennent assises devant de minuscules éventaires remplis de petites choses de diverses couleurs, attendant un acheteur éventuel.
J'ai profité des quelques heures que dure l'escale pour visiter la ville. J'ai loué une calèche conduite par un vieux cocher au visage marqué de petite vérole qui profitait de chaque arrêt pour lire le Coran en triturant son chapelet.
À chaque arrêt des marchands ambulants chargés de montres de pacotille, de statuettes et d'autres objets en ivoire, de sacs à main en peau de serpent, de mallettes en peau de caïman, de tapis en peau d'antilope m'assaillent. Ils multiplient les prix par deux ou par trois dans une première offre pour avoir le plaisir de les négocier en faisant un rabais substantiel après un long marchandage. Inutile de dire que je n'ai rien acheté, je garde mon petit pécule pour Buenos Aires. J'en aurai bien besoin. Je vous écris en parcourant la ville sur la calèche et je demanderai au cocher de passer devant la Poste pour qu'elle vous parvienne au plus tôt. Je continue à noter mes impressions et je vous les ferai parvenir lors de la prochaine escale qui, d’après ce qu’on m’a dit, devrait être Rio de Janeiro. Je vous embrasse bien fort. Paco.

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