30.06.2009
De la vallée du Nalon aux rives du Niger
(...) Maman était convaincue que les réunions du samedi étaient une forme de complot. Elle avait entendu dire que les anarchistes faisaient dérailler des trains, attaquaient des casernes, passaient leur temps en prison et perdaient leur travail… Lorsque les visiteurs furent partis, elle demanda à mon père :
« C’est vrai que tu es anarchiste ? »
Mon père hésita avant de répondre. Il savait que s’il lui disait la vérité, il l’effrayerait. Cependant, il lui dit :
« Oui, Maria, je suis anarchiste.
– Oh, mon Dieu ! » s’exclama Maman effrayée. »
Mon père essaya de la rassurer :
« Maria, nous ne pratiquons pas la violence pour la violence. La pensée anarchiste est basée sur la liberté, la bonté naturelle de l’homme, la foi en la raison, la science, le progrès social, la solidarité, la pratique d’une morale naturelle et rationnelle. Nous critiquons la société telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, le système économique capitaliste, l’éthique négative des privilégiés, spécialement de l’Église Catholique, du pouvoir politique et de toutes ses manifestations comme le nationalisme ou le militarisme qui conduisent à la guerre. Nous voulons une société non autoritaire, pacifiste, autogestionnaire. L’anarchisme, c’est une façon de vivre, une prise de conscience pour forger un monde nouveau ; il faut changer la société par la culture, construire des écoles, développer l’instruction, instaurer une société fédéraliste socialiste où seront développés la sécurité sociale et le mutualisme. L’émancipation des ouvriers doit être l’œuvre des ouvriers et non octroyée par le pouvoir pour calmer leur colère et les tenir en lisière… Les patrons et l’État qui les soutient, nous craignent et nous persécutent parce que voulons changer les règles du jeu. Tu dois pouvoir comprendre ça, non ? »
15:41 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
23.06.2009
De la vallée du Nalon aux rives du Niger
(...) Un jour, en rentrant du travail, mon père dit à Maman :
« Samedi, j’aurai des visites.
– Quel genre de visites ? lui demanda Maman.
– Des compagnons de travail. »
Les compagnons de mon père se mirent à venir régulièrement, le samedi soir. Dans ces réunions ils parlaient de choses simples : de la vie de famille, du prix du pain, du prix de la viande, des salaires qui étaient trop bas, des enfants qui devaient aller à l’école, de ce qui fait la vie quotidienne, du travail à l’usine, des interventions de la police pour interpeller les meneurs de grève qu'ils appelaient agitateurs... Et dans tous les domaines, ils dénonçaient les tromperies, l’hypocrisie, la confusion. Chacune de ces réunions représentait un degré d’une échelle qui peu à peu, insensiblement, les conduisait plus loin, plus haut dans la contestation. Au fur et à mesure, des figures nouvelles apparaissaient. La cuisine où se tenaient les réunions était devenue trop petite et par beau temps, elles se tenaient dans le patio, à l’abri des oreilles indiscrètes. Si au cours de ces réunions, la discussion prenait un tour trop emporté et trop orageux, j’entendais la voix de mon père, calme, sonore, grave, qui faisait quelques remarques et calmait la discussion.
Un jours, Santiago demanda à mon père :
« Selon toi, Celesto, toi qui lis beaucoup, qui est le plus coupable de la condition dans laquelle nous, les pauvres, vivons ?
– Le plus coupable c’est celui qui le premier a dit : cette terre est à moi, cette chose est à moi. Mais il est mort depuis des milliers d’années.
– Alors, ce sont les héritiers des héritiers des héritiers de leurs héritiers… ?
– Le vrai coupable c’est l’organisation de notre société. Le principal vice de notre société, c’est l’inégalité. L’inégalité sociale crée des privilèges ; elle fait des oppresseurs et des opprimés. L’origine du mal social c’est la propriété. Puissance, noblesse, honneurs, tout peut se ramener à l’inégalité des biens, à la propriété."
Au cours de la discussion, quelqu'un dit: "nous, les anarchistes, nous voulons changer la société, la retourner comme on retourne la terre où pousse la mauvaise herbe. Sans épargner personne." (à suivre)
du même auteur : "La vallée du Nalon" éditions LE MANUSCRIT - alapage.com et amazon.fr
"Souvenirs de Guinée" Editions EDILIVRE - alapage.com
09:54 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
22.06.2009
De la vallée du Nalon aux rives du Niger
(...) Les jours, dévorés par le travail, s’égrenaient les uns après les autres, s’enchaînant pour former des semaines. Le soir, en sortant de l’usine, pour oublier sa fatigue, mon père aimait à flâner avec des amis dans le petit parc planté de marronniers. Ils parlaient de l’usine, des machines, pestaient contre les contremaîtres qui leur imposaient des cadences infernales.(à suivre)
Du même auteur: "Souvenirs de Guinée et d'autres voyages". EDILVRE. alapage.com
"La vallée du Nalon" éditions LE MANUSCRIT - alapage.com
Peu de temps après, mon père fit la connaissance d’un libraire de La Felguera. Depuis, il passait des heures à discuter avec lui après le travail et rentrait plus tard à la maison. Et, un jour, il se mit à apporter des livres qu’il lisait jusque tard dans la nuit, comme s’il était subitement devenu affamé de lectures. Maman était intriguée. Elle ne lui connaissait pas ce goût pour la lecture. Elle était convaincue que ce libraire avait une mauvaise influence sur lui. Toutes ces lectures ne présageaient rien de bon. Un jour elle lui demanda :
« Celo, je voudrais savoir ce qui te passionne tant dans ces livres que tu lis ?
Il la regarda, sachant que ce qu’il allait lui dire l’inquiéterait.
« Les livres que je lis disent comment les patrons nous exploitent. »
Maman fut prise d’une inquiétude proche de la peur.
« Quel besoin as-tu de te mêler de ces choses-là, Celo. Contente-toi de travailler pour nourrir ta famille. Laisse ces problèmes hors de la maison. Qu’est-ce que tu peux faire pour changer le monde ?
– Nous, les ouvriers, nous voulons comprendre pourquoi la vie est si dure pour nous. Pour combattre ceux qui nous exploitent, nous avons besoin de connaître les mécanismes qu’ils utilisent pour nous exploiter. Je veux étudier et faire partager mes connaissances aux autres, car nous voulons changer notre condition. Cela te fait peur ?
– Ce qui me fait peur, ce sont les problèmes que cela engendrera pour toi et pour nous, avoua Maman.
– C’est de la peur que nous crevons, Maria. Ceux qui nous exploitent se servent de notre peur ! »
Mon père se mit à lire Proudhon, Bakounine, Kropotkine. Mais aussi Rousseau, Diderot, Elysée Reclus et bien d’autres auteurs dont je n’ai pas retenu le nom. Il s’initia aux théories libertaires et lorsqu’il comprit qu’il ne pouvait rien faire tout seul, il adhéra à la centrale C.N.T. de La Felguera. Avant d’accepter son adhésion, Onofre, le responsable local, le mit en garde :
« En adhérant à la C.N.T., sais-tu à quoi tu t’engages ?
– À être solidaire avec les autres.
– Et à respecter les décisions de la majorité. Tu auras le droit de vote pour chaque décision, mais une fois le vote acquis, tu devras le respecter. Tu crois que tu supporteras ça ?
– Je le pense.
– Ceux-là mêmes que tu aideras te détesteront plus que les autres. Le sais-tu ?
– Je m’y ferai. »
09:04 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note














