26.04.2012
La plus belle des vies
Kiniéran était entouré de remparts de fortification, partiellement détruits par Samory Touré, le grand guerrier mandingue, vestiges d’avant la colonisation. La résistance avait été longue, le village avait tenu longtemps et ne s’était rendu qu’à la famine ; les femmes, les enfants et les jeunes gens, réduits en esclavage ; les hommes mûrs et les guerriers, immolés. Toute tentative de rébellion était punie de mort. Tout homme surpris à fabriquer ou à boire du dolo avait la tête tranchée. Cette bière aurait été proscrite par le Coran. Les troupes de l’almamy étaient nombreuses. À la tête de chaque troupe se trouvait un homme distingué par son intelligence, sa bravoure et sa fidélité. Il plaçait à la tête de chaque village soumis des hommes de confiance dont la principale occupation était d’obliger les vaincus à cultiver les champs pour nourrir ses combattants qui, eux, ne travaillaient pas la terre. Même en cas de famine, personne n’aurait osé toucher à un des champs de riz réservés aux combattants, tant la peur de l’almamy était grande.
Le chef de village et son fidèle forgeron vinrent à notre rencontre. Ils nous conduisirent sur la place principale et nous présentèrent à une assemblée de vieillards vénérables avec leur maigre barbe blanche, qui discouraient des affaires du village, assis à l’ombre des cases.
En sortant de la place, nous fûmes entourés par une cohue de femmes et d’enfants dont la curiosité était stimulée par notre visite. Entre les cases, près d’un puits, quelques places étaient cultivées : petits jardins, verts de petits oignons, de patates et d’oseille ; des courges et des calebasses aux tiges jaunes pendaient à demi pourries ou desséchée sur les clôtures qui défendaient l’accès aux troupeaux.
Des femmes, vêtues d’un pagne noué autour de la ceinture, puisaient au fond du puits de l’eau qui dégouttait des calebasses suspendues à une corde, éclaboussant les pieds des enfants qui barbotaient dans cette mare improvisée. Les bébés, suspendus en l’air par un bras, poussaient des hurlements sous la main calleuse de leur mère qui les lavait à grande eau. Une jeune fille à l’admirable poitrine de bronze pilait le riz du repas familial en frappant rythmiquement dans les mains après chaque coup de pilon.
Sur une placette, un « diable » dansait à un rythme effréné pour chasser les mauvais esprits que les visiteurs blancs pouvaient amener à leur insu.
Pour les Bambaras, le « diable » n’a rien à voir avec l’Esprit du Mal tel que nous l’entendons en occident. Il ne représente ni le Bien ni le Mal au sens chrétien, mais seulement la Puissance et le Mystère qui règne sur la forêt.
À l’ombre d’un arbre rachitique, un homme tissait une pièce de cotonnade sur un métier fait de branches astucieusement assemblées, sous le regard admiratif de quelques enfants.
De l’autre côté de la placette, assise à l’ombre de sa case, une femme au torse nu allaitait son enfant en filant une quenouille de coton, probablement destinée au tisserand voisin.
LA PLUS BELLE DES VIES est publié aux éditions l'Harmattan. En vente dans les librairies "Sauramps" et "Les cinq continents" à Montpellier. A offrir aux amateurs de voyages en terres inconnues.
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10.02.2012
La plus belle des vies
Les jours étaient rythmés par le travail des femmes et des enfants, pendant que les hommes chassaient ou palabraient inlassablement sur la place du village. Les enfants débroussaillaient les parcelles, malaxaient le banco destiné à la construction des cases, pilaient le grain, gardaient le bétail. Les femmes préparaient les repas et travaillaient la terre. Dès les premières pluies, elles allaient avec leurs petites houes remuer superficiellement la terre, la rehaussaient, plantaient le manioc, la patate douce, l’arachide, le riz, le mil…

Le soir, le village vivait au rythme des tam-tams et des danses. Tout était prétexte à réjouissances. C’était une coutume de vénérer la lune. Quand la nouvelle lune faisait son apparition, le village organisait une grande fête. Les gens pensaient que la lune mourait chaque soir et renaissait le lendemain, car sous cette latitude la lune n’est absente qu’une seule nuit par cycle avant de reparaître, et c’était chaque fois l’occasion de faire la fête.
Avec le temps, le spectacle nocturne perdit son intérêt. Après quelques semaines nous n’assistions plus aux danses nocturnes que de temps en temps, pour prendre le frais, admirer la souplesse et la beauté des jeunes danseuses ou, plus prosaïquement, pour trouver une compagne pour la nuit.
Nous nous faisions accompagner par notre bon Sékou qui nous servait d’entremetteur. Il nous amenait des femmes déjà délaissées au bénéfice d’une nouvelle épouse, jamais la favorite du moment, jamais une jeune fille. La favorite du moment était tenue de remplir ses devoirs conjugaux et d’attendre pour folâtrer d’être à son tour délaissée. Quant aux jeunes demoiselles, promises dès l’enfance, parfois dès leur naissance, à quelque riche propriétaire, elles devaient rester vierges jusqu’au mariage.
LA PLUS BELLE DES VIES est publié aux éditions l'Harmattan. En vente dans les librairies "Sauramps" et "Les cinq continents" à Montpellier. A offrir aux amateurs de voyages en terres inconnues.

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24.12.2011
La plus belle des vies
Lorsqu’on évoque la forêt vierge, chaude et humide, plongée dans la pénombre, on imagine un monde inhospitalier, grouillant de serpents, d’animaux féroces : pythons capables d’avaler une gazelle après l’avoir étouffée, vipères rapides qui tuent en quelques secondes, panthères noires qui se laissent choir de la branche où elles se nichent pour se protéger ou guetter une proie…
Si nous avions eu l’impression que la forêt était dangereuse, ces longues marches nous auraient paru moins monotones. Mais seuls quelques rats palmistes sautant de branche en branche, un serpent s’enfuyant à notre approche, des fourmis en colonnes interminables, des nuées de papillons de toutes les couleurs, le craquement d’une branche cédant sous l’envol d’un toucan au-dessus de nos têtes ou les chamailleries de quelques singes rompaient le silence et donnaient vie à la forêt. Peut-être trop fatigués, ou trop habitués, ne savions-nous plus observer ni entendre la vie exubérante de la jungle dont parle Céline : « La forêt n’attend que le signal du coucher du soleil pour commencer à s’agiter, à siffler et gémir jusque dans ses profondeurs, comme une énorme, barbare, et obscure gare de chemin de fer (…) »
La forêt était très belle, les arbres gigantesques, mais l’absence de lumière, filtrée par les épaisses frondaisons qui ne laissaient passer que quelques pâles rayons, la rendait oppressante.
Le plus pénible dans la marche en forêt, c’est le silence et l’ennui. Nous marchions pendant des heures le long d’étroits sentiers, dans la pénombre humide des sous-bois, l’esprit vide qu’il fallait occuper par des pensées pour oublier la marche, le temps, la forêt, la fatigue.
Pour rompre la monotonie, nous chassions. Nous tuions un rat palmiste par-ci, quelques pigeons verts – oiseaux à la chair tendre du pigeon et aux couleurs chatoyantes du perroquet – par-là. Lorsque nous n’avions rien à nous mettre sous la dent, il nous arrivait de tirer quelque toucan, un bel oiseau au bec énorme, aux magnifiques couleurs : jaune, ocre et vermillon, qui avait eu la malchance de se trouver sur notre chemin un jour où nous n’avions rien eu à tirer…
Entre deux forêts nous traversions des plaines fertiles à la terre grasse et féconde qui était cultivée sur une grande étendue, où abondaient les champs de sorgho et de mil. On trouvait ça et là quelques parcelles de maïs ou quelques cotonneries. Les champs étaient parsemés de troncs d’arbres, encore fumants, que n’ont pu abattre les petites cognées des agriculteurs, ni consumer le feu. Les seuls instruments que l’on rencontrait dans cette région reculée, étaient la houe à manche court, la cognée et la machette.
Nous rencontrions des groupes portant de lourds fardeaux. Les uns étaient à moitié nus, d’autres étaient vêtus d’un boubou blanc et portaient un parapluie pour se protéger des ardeurs du soleil. Les hommes marchaient devant, armés d’arcs ou de lances acérées. Les femmes marchaient derrière portant sur la tête : l’une un couffin rempli de manioc, l’autre un régime de bananes plantain, l’autre encore un sac de grain ou bien une pleine calebasse d’huile de palme ou encore une balle de coton. Et ils s’arrêtaient au marché du village pour vendre leurs produits avant de regagner leurs chaumières avec quelques produits manufacturés.
Faut-il partir ? Rester ? Si tu peux rester, reste ;
Pars, s’il le faut. L’un court, et l’autre se tapit
Pour tromper l’ennemi vigilant et funeste,
Le Temps ! Il est, hélas ! des coureurs sans répit, […]
Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent pour partir ;
Cœurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s’écartent,
Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !
Charles Baudelaire (Le voyage)
LA PLUS BELLE DES VIES est publié aux éditions l'Harmattan. En vente dans les librairies "Sauramps" et "Les cinq continents" à Montpellier. A offrir aux amateurs de voyages en terres inconnues.
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