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10/06/2016

La verte colline de Santumedero

“C'est au retour d'une de ces romerias, l'année où il avait porté l'étendard – c'était en juin 1887, il s'en souvenait comme si c'était hier – qu'il s'était fiancé avec Manuela. Manuela était alors la plus belle fille de la contrée. Il était monté sur son bourricot, s'était approché d'elle et lui avait dit : « Monte ». On savait, c'était la coutume, que si elle montait, c'était oui, et si elle refusait de monter, c'était non. Et elle est montée et en décembre ils se sont mariés. Oui, c'était le bon temps ! Les salees finissaient la saison avec la rentrée des récoltés et des troupeaux qui descendaient de la montagne. Un nouveau cycle commençait en novembre, avec la Toussaint et la neige aux sommets qui annonçait l'arrivée de l'hiver. Les habitants de ces hameaux vivaient en autarcie et se nourrissant des fruits de la terre. D’excellents pâturages nourrissaient de beaux troupeaux de vaches, de moutons et de petits chevaux légers et très résistants qui, de mai en octobre, allaient dans la haute montagne chercher la fraîcheur. La culture du seigle et de l'épeautre suffisait à leur consommation. Le maïs, cultivé en grand, servait à faire la boroña et la gacha que l'on consommait avec du lait ; le cidre, produit par d'innombrables champs de pommes était la principale boisson. Avec le lin qu'on cultivait, on tissait le linge de maison et avec la laine des moutons, on tissait les vêtements.
“De l'État, ils ne connaissaient que le collecteur des impôts et l'agent recruteur qu'ils haïssaient parce qu'ils étaient toujours accompagnés d'une paire de guadias civiles . Ils étaient belliqueux et il leur arrivait de se disputer avec leurs voisins pour un lopin de terre ou pour la conquête des filles du village, mais ils se portaient aide et assistance. Ils partageaient les pacages communaux où chacun surveillait à tour de rôle le bétail de tous. C’était le meunier qui assurait l'entretien et la bonne marche du moulin, mais en compensation les bénéficiaires lui laissaient une portion de grain en proportion de la quantité de blé ou de maïs moulu. Il n'y avait aucun contrôle, mais nul ne s'en serait allé sans laisser sa mesure de grain, car cela était contraire aux bonnes coutumes de cette région de montagne.
“Pour l'entretien des chemins, ils pratiquaient la Sextaferia, une prestation vicinale consistant à participer, les vendredis, à certaines époques de l'année, à la réfection des chemins et des ouvrages publics. La lente et inexorable industrialisation de la vallée avait transformé les vieilles formes de production et ruiné les petites structures. Le petit paysan, l'ancien marchand de grains, le pauvre forgeron, le charron sans travail pleurait sa pauvreté ou émigrait, le cœur rempli de tristesse, à la recherche dans d'autres régions du pain qu'il ne trouvait plus dans le petit monde où il a toujours vécu.
“Francisco était persuadé que lorsqu'il serait parti ses fils abandonne-raient la ferme et descendraient travailler dans la vallée. Peut-être Mano-lo resterait-il à Santumedero avec sa mère ? Il était très attaché à la terre. Mais Paco ?… Mais Celesto ?
“Il savait que sa petite ferme ne permettrait pas de nourrir plusieurs familles lorsque ses garçons seraient mariés. Aussi avait-il permis à ses deux aînés, Paco et Celesto, d’aller à l’école bien qu’elle se trouvât dans la vallée et qu’ils perdaient toute la journée. Ils trayaient les vaches et nettoyaient l’étable le matin et le soir, avant de partir et au retour de l’école. Ils ne sont pas allés à l’école aussi régulièrement que les enfants de la ville. En hiver pour cause d'intempéries et dès le beau temps pour participer aux travaux des champs, mais ils avaient obtenu le certificat d'études primaires. Quant aux filles, quel besoin auraient-elles eu d’aller à l’école ? Elles n’auraient pas besoin d’être savantes pour se marier et avoir des enfants.
“Ses enfants avaient grandi en petits sauvageons, loin de tout confort et des bonnes manières, mais ils disposaient de la liberté des biens qu'ils ne devaient qu'au travail de leurs parents et à leur propre travail. Celesto l’inquiétait un peu. Il aimait lire les livres. Certes, il n’y en avait pas à la ferme, mais un voisin, Don Felipe – un propriétaire terrien cultivé, chose rare dans ces contrées – lui en prêtait, en dépit des objections de Manuela qui disait : « À quoi ça vous sert de lire des livres ? Les livres n'ont jamais fait pousser le maïs. Intéressez-vous aux choses de la terre. Laissez ces chimères à ceux qui n'ont pas besoin de travailler. »

09:03 Écrit par Astur | Commentaires (0) |  Facebook

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