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16/06/2016

La verte colline de Santumedero

Celesto rendit la lettre à Manuela et lui dit :
« Quand il sera installé, j’irai le rejoindre.
– Ne dis pas de bêtises, Celo ! Un fils ingrat dans la famille, ça suffit amplement. »
Il n’insista pas. Il pensait qu’il fallait qu’il gagne de l’argent pour rejoindre son frère. Comment gagner de l’argent ? Il n’en savait rien. Il avait encore le temps, il n’avait pas encore vingt ans.
Un mois passa, puis un deuxième, puis un troisième et toujours pas de nouvelles de Paco. Celesto ne comprenait pas ce qui avait pu arriver à son frère. Il se refusait à admettre que son frère ait pu les oublier. Chaque soir, en rentrant des champs, il demandait à sa Manuela :
« Des nouvelles de Paco ?
– Aucune, fils. »
Un jour, elle ajouta :
« Peut-être que son bateau a coulé ? Comment savoir ?
– Ça se saurait, Ma. Les journaux en auraient parlé.
– Les journaux ? Depuis quand recevons-nous des journaux ici ?
– Le facteur vient de la ville et il sait ce qui se passe dans le monde. S'il avait lu ou entendu quelque chose sur naufrage, il nous en aurait parlé.
– Tu sais bien que le facteur ne monte jusqu'ici que quand il a du courrier pour nous, autant dire qu'il ne monte que tous le 36 du mois. La dernière fois qu’il est monté, c’est quand il nous a porté la dernière lettre de Paco. Ça fait des mois.
– N'empêche. C'est bien étrange que Paco ne donne pas de ses nouvelles. Ça ne lui ressemble pas. »
Celesto était inquiet, mais en son for intérieur il se disait que c'était peut-être par négligence. Ou peut-être que Paco attendait d'avoir une situation pour l'annoncer à sa famille. Il se souvenait que pendant son service militaire, Paco n'avait écrit qu'une seule fois. Il fallait s'armer de patience.

Chapitre II

Le journal du 9 mars 1921 titrait en première page : ASSASSINAT DU PRÉSIDENT DU CONSEIL EDUARDO DATO ! Le président du Conseil, Eduardo Dato, a été abattu par plus de 20 coups de feu dans un attentat perpétré par trois anarchistes catalans à partir d’un side-car sur la Plaza de la Independencia, près de la Porte d’Alcalá de Madrid. L’auteur des coups de feu, Pedro Mateu, était accompagné de Ramón Casanellas et Lluís Nicolau. On pense que l’assassinat est lié à la politique “antirégionaliste” menée par le président. Il s’agit du troisième assassinat d’un président après ceux de Canalejas en 1912 et Cánovas en 1898.
En deuxième page, le journal du 9 mars 1921 disait : famine en URSS : la guerre d’Europe, puis civile, et les mesures radicales d’étatisation du “communisme de guerre” ont entraîné une désorganisation complète de l’économie russe. La famine s’aggrave et l’hiver est particulièrement rude dans les villes.
Un peu plus bas, le journal du 9 mars 1921 disait : sur ordre de Trotski, l’Armée rouge envahit la ville de Kronstadt et massacre les marins du Petropavlovsk qui avaient lancé la révolte contre le pouvoir soviétique.
En dernière page le journal du 9 mars 1921 disait : le pédagogue Neill vient de fonder une école libre. Acquis au socialisme lorsqu’il était jeune instituteur, Alexander S. Neill s’en détache peu à peu et fonde à Summerhill, près de Londres, une école autogérée, à petit effectif et à recrutement sélectionné. Chaque enfant peut faire ce qui lui plait tant qu’il ne viole pas la liberté des autres. L’enfant travaille pour lui et les cours sont facultatifs. Chaque semaine, l’assemblée générale de l’école réunit maîtres et élèves. Elle légifère sur tout ce qui a rapport à la vie du groupe, punitions incluses. Disciple du psychanalyste viennois Wilhem Reich, Neill estime que les enfants n’ont pas de culpabilité sexuelle. En conséquence, il autorise la masturbation comme antidote à l’agressivité.


Celesto tomba à la conscription de mars 1921. Il tira un mauvais numéro et fut affecté au Maroc. En ce temps-là le tirage au sort permettait aux conscrits riches, désignés par le sort, de se payer un substitut. N’étant pas assez fortuné pour acheter une dispense qui coûtait entre 1500 et 2500 pesetas quand un ouvrier agricole gagnait une peseta par jour, il fit son service militaire à Melilla pendant la guerre du Rif. Pour un Asturien habitué à vivre sous des ciels nuancés, l'aveuglant soleil et les chatoyantes couleurs du Maroc le dépaysèrent. Il découvrit à Melilla une fantasia de couleurs, de costumes, de langues et de races où Espagnols, Maures et autres Européens cohabitaient dans une apparente tranquillité, alors qu'à quelques kilomètres commençait la zone traîtresse des embuscades et de la mort. Il ne tarda pas à s'en rendre compte.
Il fut affecté à la 3e compagnie du 1er bataillon d'infanterie commandé par le commandant Bénitez. Le général Manuel Fernández Silvestre, ancien aide de camp et ami personnel du Roi, venait d'être nommé à la tête de l'Armée du Maroc. Dès sa nomination, le général se lança dans une politique de conquête rapide du Nord marocain. Le peu de résistance qu'il rencontra au début de sa campagne l'encouragea dans son projet. Convaincu d'avoir affaire à une petite bande de brigands, il continua d'avancer vers le cœur du Rif. Confiant en son étoile, il envoya un télégramme au Roi disant : “À la Saint-Jacques nous serons à Al-Hoceima !”. Le Roi lui avait répondu : "Olé, les braves !" Cela fit ricaner les troupes qui au contact des événements connaissaient la situation. Il occupa Tafersit, marcha sur Beni Urriguel et se dirigea vers la baie d'Al-Hoceima, ouvrant une ligne de front de 120 kilomètres de long entre Melilla et Anoual, protégée par de petits fortins en bois, très dispersés et de défense difficile.

09:11 Écrit par Astur | Commentaires (0) |  Facebook

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