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18/06/2016

La verte colline de Santumedero

Chapitre III


Le journal du 13 septembre 1923 disait : Le général Primo de Rivera s'est soulevé à Barcelone. L'insurrection s'est étendue à de nombreuses garnisons. Le Roi a refusé de mettre l'organisateur du soulèvement hors la loi, accepté la démission du gouvernement et autorisé la formation d'un Directoire militaire composé de huit généraux et d'un contre-amiral, dirigé par l'instigateur du putsch. Les partis d'opposition s'insurgent et appellent à la grève générale. Ils accusent le Roi d'avoir favorisé le coup d'État pour étouffer les débats aux Cortes sur les responsabilités du désastre d'Anoual qui pourraient remonter jusqu’à lui en tant que chef des armées. Primo de Rivera suspend la constitution et dissout le parlement. S'inspirant du fascisme italien, il organise la vie politique autour d'un parti unique et crée une Assemble Nationale Suprême, formée d'hommes dévoués, n'ayant qu'un rôle consultatif. C'est la première tentative d'instauration d'une dictature fasciste à l'italienne en Es-pagne.
En dernière page le journal du 14 septembre 1923 disait : Théâtre Llaneza. La compagnie Haro-Ballester débute la saison d'opérettes avec : à six heures Le petit duc à la cour de Versailles et à dix heures Don Quintin l'aigri ou celui qui sème le vent. Le cinéma Montoya projette aujourd'hui La fille indomptée, émouvant récit version cinématographique du fameux roman de Jules Mary La fille sauvage.


Lorsque Celesto Fernandez débarqua à Málaga, la ville était en ébullition. Les troupes qui attendaient leur embarquement pour le Maroc s'étaient révoltées et des officiers avaient été tués.
Il ne s'attarda pas et prit le premier train en partance pour Madrid. Il savait qu'il lui faudrait de nombreuses heures pour atteindre sa province natale, qu'il y aurait de nombreux changements de train, qu'il lui faudrait attendre des correspondances à Cordoba, Madrid, Avila, Valladolid, Palencia, León et probablement à Mieres, avant d'atteindre la petite gare de Ciaño, sa destination finale.
À partir d'Avila, les trains prirent du retard et lorsqu'il arriva à León, le dernier train à destination de Mieres et Oviedo était déjà parti. Il n'y aurait plus de train jusqu'au lendemain.
Ne souhaitant pas passer la nuit sur un banc dans la salle d'attente, il se rendit à la gare routière pour s'informer des horaires de départ des au-tocars. La chance lui sourit : il y avait justement un autocar prêt à partir pour Mieres et Oviedo.
La route était sinueuse et abrupte. Le car, bringuebalant, monta la côte poussivement. Le chauffeur, penché sur son volant, regardait alternativement la route et le tableau de bord, surveillant l'aiguille de l'ampèremètre qui tressautait de manière inquiétante, le niveau d'huile et le thermomètre. Le moteur menait grand tapage et les tiges des freins claquaient sans arrêt. Les roues gémissaient et un jet de vapeur giclait par un trou du bouchon du radiateur.
À l'approche du col de Pajares, Celesto commença à s'intéresser au paysage. Les champs, de petite taille, enclos de murs de pierres sèches, étaient travaillés à la main. Pas une machine agricole, pas un tracteur à perte de vue, mais ici et là quelques paysans qui chargeaient la récolte du regain sur une charrette dont l'attelage, une paire de bœufs indolents, chassait tout en ruminant les mouches et les frelons d'un balancement régulier et rythmé de la queue. Dans la cour pavée d'une ferme, un groupe d'hommes aux visages burinés par les intempéries et le soleil qui brûlait sans dorer, coiffés de chapeaux de paille, aidés de quelques fem-mes aux fichus blancs et d'enfants pas plus hauts que trois pommes, bat-taient des gerbes au fléau avec des gestes lents et réguliers.
Lorsque le car franchit le col de Pajares, le soleil s'inclinait à l'horizon. Le véhicule parcourut encore quelques centaines de mètres et s'arrêta devant le Paradero. Les passagers descendirent du car et, pendant que le gros de la troupe montait le majestueux escalier du Paradero pour se désaltérer, Celesto Fernandez alla s'accouder sur le parapet qui ceinturait la terrasse. Il respira à pleins poumons l'air pur de la montagne, l'air de sa région natale.
Le Paradero dominait une vallée qui s'étalait à perte de vue, des contreforts du Pajares jusqu'aux portes d'Oviedo. Au creux de la vallée courait, mollement, le río Caudal. Quelle similitude avec les vertes colli-nes de Santumedero : les couleurs, les paysages, le ciel que sillonnaient quelques nuages dorés, et même les odeurs…
Le klaxon indiqua aux passagers, disséminés ici et là, qu'il s'apprêtait à reprendre la route. Celesto Fernandez s'assit derrière le chauffeur à côté d'un jeune homme d'à peu près son âge.

09:24 Écrit par Astur | Commentaires (0) |  Facebook

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