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19/06/2016

La verte colline de Santumedero

« Salut ! Tu sembles fourbu. D’où viens-tu ?
– De Melilla. Tu sais où c'est ?
– C'est au Maroc, non ?
– En effet.
– On en parle beaucoup, depuis quelque temps. Je m'appelle Santiago Gutierrez. Je travaille à la Duro Felguera et j’habite à Lada. Est-ce que tu connais ?
– Non, moi je suis de la montagne et m'appelle Celesto Fernandez. »
La nuit commençait à tomber lorsque le car entreprit la descente vers la vallée. Une descente vertigineuse. Le chauffeur enclencha la première. Sur la gauche, le versant se précipitait en pente abrupte sur la vallée. Sur la droite, la hauteur du talus empêchait toute visibilité. À travers les vi-tres embuées, on apercevait au fond de la vallée le flamboiement rouge des usines. De l'autre côté de la vallée, on apercevait les lumières de quelques chalets et villas dispersés. Après un long silence, Santiago reprit le dialogue :
– On a beaucoup parlé du Maroc ces temps derniers, on parle de la défaite d'Anoual, de l'incompétence de nos officiers. Tu étais à Anoual ?
– Oui...
– C'est vrai qu'il y a eu des milliers de morts.
– Oui.
– Et toi, qu'est-ce que tu en penses ?
– Qu'est-ce que je pense de quoi ? De la guerre ? Je préfère ne pas en parler.
– Pourquoi ?
– Tous ces morts pour rien, ça me met en colère. »
Celesto se souvenait du jour où il était passé en conseil de conscription. Le plus mauvais jour de sa jeune existence. Victime du tirage au sort qui permet aux conscrits riches désignés par le sort de se payer un substitut. Il avait tiré le plus mauvais numéro, celui qui ne vous permet ni d'échapper à la conscription ni d'être affecté au Maroc.
« Cette guerre on ne sait pas pourquoi on la fait... Tu sais à quoi tient la vie d'un homme en Espagne ? Au tirage au sort. Beaucoup de ceux qui sont morts à Anoual, à Monte-Arruit, à Targuesit, à Zeluan ou ailleurs au Maroc, sont morts parce que comme moi, ils ont tiré un mauvais numéro, ils sont victimes de la conscription.
– Quand es-tu parti de Melilla ?
– Hier dans la matinée. Ça fait plus de 24 heures que je suis en route. »
Le car s'arrêta devant la place centrale de Mieres. Le chauffeur cria :
« Terminus, tout le monde descend ! Les correspondances pour Oviedo et Sotrondio sont assurées par train.
‒ Je vais à La Felguera, dit Santiago, et toi ?
– Moi à Santumedero. Ne cherche pas, tu ne peux pas connaître. C'est un petit hameau perdu dans la montagne.
– Où descends-tu ?
– À la gare de Ciaño.
– Nous ferons encore un bout de chemin ensemble. »
Ils se rendirent à la gare en bavardant. Le train pour Sotrondio arriva une heure plus tard. Ils montèrent dans l'omnibus et firent le reste du trajet en silence. À La Felguera, avant de descendre du train Santiago pro-posa à Celesto :
« Il fait nuit. À Ciaño il te restera beaucoup de chemin à faire pour te rendre à ton bled. Pourquoi ne viendrais-tu pas passer la nuit à la maison ? Tu pourrais repartir à l'aube.
– Je te remercie, mais je préfère rentrer chez moi ce soir. J'ai l'habitude de marcher la nuit. Je connais bien la région, c'est là que je suis né ; ma mère m'attend aujourd'hui. Du moins si elle a reçu ma lettre.
Lorsque le train s'arrêta à la petite gare de Ciaño, l’aiguille de l'horloge marquait trois heures. La gare était déserte. Sur le quai se dressait une lampe électrique au-dessus de quelques écriteaux. Un homme flou avec un drapeau à la main, un sifflet à la bouche, attendait sur le quai pour donner au train le signal de départ.
Celesto endossa son barda, descendit du compartiment, et sortit par un petit portillon sans passer par la gare. Il était le seul passager à descendre dans la petite gare. Il traversa la petite localité, puis s'engagea sur un sentier de traverse.
La vallée s'élevait en pente douce, étalant toute la luxuriance de son versant le plus fertile, parsemé de vignes, de champs de maïs, de pâturages, de pommiers, avant de se raidir et de céder la place aux chênes et aux châtaigniers.
La lune, couleur de miel, ronde et joufflue, jouait à cache-cache avec les nuages. Lorsqu'elle esquivait un nuage, sa luminosité était si claire qu'on se croirait presque en plein jour, avec une tonalité plus grise cependant. Avec la pleine lune, les étoiles étaient moins brillantes.
Une heure et demie plus tard, il atteignit Santumedero. De loin, il reconnut les masses sombres et familières des bâtisses. Il ne fut pas étonné que la lumière soit éteinte. Sa mère et son frère ne veillaient jamais si tard. D'ailleurs, ils n'allaient pas tarder à se lever. Peut-être n'avaient-ils pas reçu la lettre par laquelle il leur annonçait son retour ?
La porte n'était jamais fermée à clé. Même pas la nuit. Il la poussa, et entra. La pièce était éclairée par un quinquet. Le feu crépitait encore dans l'âtre de pierre sous un chaudron rempli d'eau, pendu à la crémaillère. Sur un côté de l'âtre, à demi enfui dans la braise, un faitout frémissait à petit feu. Il souleva le couvercle et inhala l'odeur. Sa mère lui avait préparé une fabada , son plat préféré. Elle avait aussi dressé la table avec un couvert. Il en conclut qu'elle avait bien reçu sa lettre. Il mangea deux pleines assiettes de haricots, but un verre de vin, débarrassa la table, éteignît le quinquet et monta à l'étage à tâtons dans l'obscurité.
En arrivant à l'étage, il frotta une allumette. La porte de sa chambre était ouverte. Le lit était fait et la couverture repliée laissait apparaître les draps d'une blancheur éclatante. Il se déshabilla, se glissa entre les draps et étira les jambes. Cela faisait vingt-huit mois qu'il n'avait pas couché dans un lit avec des draps ! Il s'endormit comme une souche.

09:35 Écrit par Astur | Commentaires (0) |  Facebook

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