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20/06/2016

La verte colline de Santumedero

Quand il se réveilla, le soleil pénétrait dans la chambre par la fenêtre ouverte. Il repoussa ses draps et se catapulta hors du lit. Il descendit de l'étage l'esprit alerte. Il n'y avait personne dans la maison. Manuela et Manolo étaient déjà partis aux champs depuis longtemps. Il mit de l'eau à chauffer pour son café en sifflotant et sortit dans la cour. Quelques poules rouges picoraient entre les hêtres autour d'une mare et il y avait du linge étendu sur un fil de fer. De l'autre côté de la mare, près d'un noyer où était attaché un bourricot de couleur cendrée, s'élevait une maisonnette avec une treille sauvage au-dessus de la porte. C'était une ancienne sacristie abandonnée depuis de nombreuses années. Celesto se souvenait pourtant d'y avoir vu célébrer la messe un dimanche sur deux par le curé de Noreña.
Il se lava à grande eau dans l'abreuvoir à bestiaux qui se trouvait près de l'étable. Captée dans une source à quelques centaines de mètres en amont, l'eau était fraîche. Il alla chercher un petit miroir, l'accrocha à un clou planté sur la porte d'entrée, se rasa, puis se rhabilla, prépara son ca-fé, coupa une tranche de jambon qu'il cala entre deux tranches de pain rassis, but son café et partit à la recherche de sa mère en mangeant.
Il descendit à travers champs et, un quart d’heure plus tard, il aperçut sa mère assise sur une souche, à l’ombre d’un noyer, une houe entre les jambes. Le jardin, parcellisé en petits carrés symétriques, contrastait avec les friches environnantes, asphyxiées par les mauvaises herbes. Au bout de quelques instants, Manuela se leva, prit la houe à deux mains et commença à creuser des trous sur la crête des monticules. Elle travaillait à un rythme paisible, mais actif, régulier. Il s'approcha sans qu'elle l'aperçût. Lorsque Manuela leva la tête et le vit, elle ne manifesta aucune surprise. Elle attendit qu'il soit à portée de voix et lui dit d'un air fâché, comme s'il arrivait en retard :
« Enfin te voilà, toi !
– Bonjour, Ma. C'est ainsi que tu m'accueilles après plus de deux ans d'absence ? Comme si j'arrivais en retard pour prendre le travail ? dit-il en l’embrassant.
– C'est un peu le cas, fils. On a besoin de toi ici.
– Où est Manolo ?
– En train de faucher le pré de la source.
– Si tardivement ?
– Fils, tu oublies que ton frère est seul pour travailler la terre et s'oc-cuper du bétail. Les journées sont longues pour lui et malgré tout il prend du retard sur les saisons. »
Elle marqua une pause, puis ajouta :
« Ah, si ton pauvre père était encore là, les terres ne seraient pas en l’état où elle sont ! »
C'était l'expression favorite de Manuela. C’était une façon de faire des reproches à ses fils. Ils ne travaillaient ni assez vite ni assez bien pour elle. Elle disait toujours : « Ah, si votre père était là, les terres ne seraient pas en cet état ! Il fallait voir nos terres de son vivant : pas une taupe dans les prés, pas un chiendent dans la terre, pas un brin d'herbe non coupé, pas un champ non labouré… »
« La récolte, elle est comment cette année ?
– Mauvaise, fils, mauvaise.
– Elle s'annonce mal ?
– Mal ? C'est peu dire. Les gelées d'avril ont brûlé les fleurs et ont tout détruit. Et toi, ça s'est passé comment dans ce pays de sauvages ?
– Ce que j'ai vécu là-bas ne se raconte pas, Ma. On le vit et c'est déjà trop.
– Bon, tu nous raconteras ça ce soir. Tu devrais aller voir Manolo. Il sera content de voir.
– As-tu reçu des nouvelles de Paco ?
– Aucune, fils. Ton frère a disparu.
– On le saurait Ma. Les journaux en auraient parlé.
– Les journaux ? Tu sais bien que nous ne recevons pas de journaux quand tu n’es pas ici ?
– Le facteur, il vient de la ville et il sait ce qui se passe dans le monde. S'il avait lu ou entendu quelque chose sur un naufrage, il t’en aurait parlé.
– Tu sais bien que le facteur ne monte jusqu'ici que quand il a du cour-rier pour nous, autant dire qu'il ne monte que tous le 36 du mois.
– Ma, il faut que je te dise quelque chose…
– Oui ?
– Moi aussi j'ai l'intention de faire comme Paco. J'ai l'intention de partir. »
Manuela resta bouche bée.
« Quoi ? Qu'est-ce que tu dis ? À peine es-tu arrivé et tu parles déjà de partir ?
– Oui, Ma. J'ai l'intention de partir.
– Tu ne peux pas me faire ça, Celo. Non, tu ne peux pas me faire ça ! Un mauvais garçon dans la famille, ça suffit. De toute façon, Paco est peut-être mort. On n’a jamais eu de nouvelles de lui !
– Nous en parlerons calmement à la maison. Pour le moment je vais aller voir Manolo. »

08:47 Écrit par Astur | Commentaires (0) |  Facebook

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