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24/06/2016

La verte colline de Santumedero

C'est au cours d'une veillée d'automne que Celesto rencontra María, l'aînée des huit enfants de Benigno dont elle s'occupait depuis la mort de sa mère, quand elle était encore une enfant. Réduite à l'état de domestique de toute la maisonnée, elle connut une vie difficile entre un père brutal et une marâtre acariâtre. Elle avait perdu sa mère à la naissance du huitième enfant alors qu’elle n’avait que dix ans. Celesto se souvenait de l'avoir rencontrée au cours de ses randonnées dans les landes. Les deux hameaux ne sont distants que d'un kilomètre, ce qui est peu de chose en montagne, mais c'était alors une gamine, et lui-même un adolescent. Ils s'étaient perdus de vue depuis plusieurs années et María n'était plus la petite gamine qu’il avait connue, mais était devenue une jolie jeune fille. Ils prirent l'habitude de sortir ensemble le dimanche ; ils gambadaient et couraient dans landes tels des adolescents ; ils se baignaient dans les eaux glacées d'un ruisseau qui courait dans une petite vallée, au pied des collines, puis s'installaient à l'ombre des peupliers dans l'herbe roussie, près de l'eau. Lorsque son père le lui permettait, María accompagnait Celesto aux ventes de bétail à Noreña. Celesto se faisait un plaisir de la présenter aux amis qu'il s'était fait, des fermiers austères qui fumaient la pipe et suivaient les enchères en silence ; des hommes qui savaient tout sur le bétail. Ils tombèrent amoureux et ce qui devait arriver arriva. Un jour ils eurent des rapports cachés dans les fougères… et un mois plus tard, María découvrit avec effroi qu’elle n’avait pas eu ses règles et commença à s’inquiéter. Elle se mit à surveiller ses règles, espérant jour après jour, voir s’écouler ces désagréables menstrues en temps normal, aujourd’hui si souhaitées. Finalement, elle dut en convenir : elle était enceinte. Elle fut prise de panique : « Si mon père l'apprend, il me tuera », dit-elle à Celesto. Aussi, avant que sa grossesse ne soit visible, Celesto renonça-t-il à son projet de partir pour l'Argentine et décida d'épouser María. Le lendemain, il mit son costume du dimanche et descendit à La Pasera pour demander la main de María à son père. Benigno le reçut sans aménité :
« J'ai entendu dire que tu voulais partir pour les Amériques, lui dit-il. Aurais-tu l'intention d'emmener ma fille dans ces pays lointains ? Ou bien feras-tu comme ton frère qui est parti sans laisser d'adresse et sans donner de ses nouvelles ?
‒ J'aime votre fille, lui répondit Celesto. J'ai renoncé à partir pour les Amériques. Je veux fonder une famille et avoir des enfants dont elle sera la mère.
– Tout cela est très bien, Celesto, mais pourras-tu nourrir ta mère, ton frère Manolo, ta femme et tes futurs enfants dans une propriété aussi petite que la tienne ?
– Je le crois Benigno. Si la terre ne me permet pas de nourrir ma famille, je descendrai travailler dans la vallée. J'ai entendu dire que le travail ne manque pas dans la vallée.
– Ma fille t'aime-t-elle, Celesto ?
– Demandez-le-lui.
– Soit, j'en parlerai à María. »
Benigno ne fit aucune promesse, mais après le départ de Celesto, il appela María et lui dit avec sa délicatesse habituelle :
« Il s'est trouvé un imbécile pour te demander en mariage. Tu devrais l'épouser. Toutes les filles se marient. Les femmes sont faites pour se marier et avoir des enfants, et les enfants sont faits pour causer des soucis aux parents. »
Bien qu'elle fût blessée par les paroles de son père, María ne lui répondit pas ; elle comprenait que son mariage dérangeait ses plans : n'allait-il pas perdre une servante corvéable à merci ? Quant aux soucis que lui causaient ses enfants, quels soucis pouvaient-ils lui causer, à lui qui les utilisait comme domestiques depuis leur plus jeune âge ? Agacé que María ne lui réponde pas, il s'exclama :
« Eh bien, quoi ? Tu n'es pas faite comme les autres ? »
Le mariage eut lieu quelques semaines plus tard et María s'installa chez sa belle-mère à Santumedero. Manuela était une femme de caractère et dominatrice. Elle n'avait guère plus de soixante ans, mais avait déjà les cheveux blancs et des mains osseuses parsemées de petites taches couleur café. Une ride qui lui barrait le front lui donnait un air encore plus sévère. Elle portait presque toujours une canne dont elle n'avait nul besoin, car elle était aussi solide qu'un roc. Les rapports entre les deux femmes s'avérèrent ardus. María était une femme très vive et bien qu'elle se montrât respectueuse à l'égard de sa belle-mère, les deux femmes ne s'entendaient pas. Manuela, qui craignait de perdre le contrôle de sa maison, n'avait pas accepté le mariage son fils et le montait contre sa bru. Après chaque dispute avec sa bru, elle disait à son fils :
« Fais attention à l'eau qui dort, mon fils, méfie-toi de cette femme que tu as choisie sans me consulter. »
Celesto prenait les choses à la plaisanterie : « Jalousie de mère, disait-il à María. Depuis le départ de ses filles, il n'y a plus eu d'autre femme à la maison. Il faut qu'elle s'habitue à ta présence. »
Manuela ne s'habitua jamais à la présence de sa bru. Peut-être lui reprochait-elle d'être tombée enceinte avant son mariage ? Ou pis encore, de lui ôter toute influence sur son fils ? Toujours est-il que les choses se dégradaient au fur et à mesure que la famille s'agrandissait ; et elle s’agrandit rapidement : Amelia naquit en 1926, José en 1927 et Benigno, qu’on appela familièrement Nin, en 1929.

09:06 Écrit par Astur | Commentaires (0) |  Facebook

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