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25/06/2016

La verte colline de Santumedero

Chapitre V

Le journal du 25 octobre 1929 titrait en première page : KRACH BOURSIER À WALL STREET. Un renversement de ten-dance à Wall Street tourne à la panique : 13 millions d’actions ont été vendues hier dans un marché qui s’effondre. Des millions d’épargnants qui avaient tenté leur chance à la bourse se trouvent ruinés. De nombreuses banques, qui ayant spéculé, ne disposent plus des liquidités nécessaires au paiement de leurs échéances, doivent déposer leur bilan.
Un peu plus bas, le journal du 25 octobre 1929 disait : Mandchourie : fin des hostilités qui avaient éclaté le 17 juillet entre la Chine et l’U.R.S.S. à propos du chemin de fer mandchou.
En dernière page le journal du 25 octobre 1925 disait : Théâtre Llaneza. Aujourd’hui dernière représentation à prix populaires de la très fameuse comédie en trois actes de Pedro Muñoz Seca, L’épingle. Cinéma Montoya : cet après-midi à sept heures, et ce soir à dix heures Rin-Tin-Tin, Les mâchoires d’acier, intéressant mélodrame dans lequel le fameux Rin-Tin-Tin mérite l’admiration pour son travail.
Un peu plus bas le journal du 25 octobre 1929 disait : Naissance du premier héros de la bande dessinée. Tintin, un journaliste à toupet, enquête pour le Petit Vingtième, annexe du quotidien belge Vingtième Siècle. La bande dessinée sort du ghetto des revues spécialisées pour enfants. Le tremplin de la presse à grand tirage va lui permettre d’accroître sa diffusion.
Après les honneurs du cinéma, Tarzan, l’homme singe, le héros imaginé par le romancier Rice Burroughs a désormais une bande (comic-streep) dans la presse américaine.
Un autre héros américain, celui qu’on appelle Popeye, le marin dessiné par Elzie Ségar, est né le 1er juillet dernier. »


L’année de la naissance de Nin le printemps fut précoce. Dès mars la douceur du temps fit fleurir les amandiers, les pluies firent lever le maïs, les herbes folles envahirent le bord des chemins et les champs verdirent précocement. Les prés étaient pleins d'odeurs et de fleurs de toutes les couleurs. Dans un gazouillis étourdissant, les oiseaux sautaient de branche en branche préparant les nids pour les couvées d'avril. Le soleil, devançant les saisons, dardait des rayons de juillet, mais ce printemps hâtif était trompeur et l'hiver ne tarda pas à revenir. Les oiseaux se cachèrent, les arbres fleuris souffrirent des rigueurs des intempéries, les fleurs tombèrent dans la boue des chemins et la grêle les déchiqueta. La saison faisait marche arrière pour reprendre la cadence normale du temps.
Fin mai, les nuages se dissipèrent et le soleil embrasa le maïs naissant. La terre se durcit formant une croûte dure. Les feuilles de maïs fléchirent et jaunirent précocement. En juin, le soleil brilla plus férocement. Les nuages, poussés par le vent, passèrent au-dessus des montagnes sans laisser choir une goutte d’eau. Puis, le vent souffla plus fort et les arbres ne donnèrent pas de fruits. Le maïs sécha sur pied. La récolte fut si maigre que la région connut la disette.
La grande sécheresse obligea les petits paysans à vendre leur bétail à bas prix, puis à abandonner les campagnes. Les grands propriétaires réduisirent la durée des baux et augmentèrent les redevances des affermages qui s'adjugeaient aux enchères, obligeant les fermiers à accepter des conditions qui ne leur permettaient que de subsister dans la misère.
Dans les villes, les prix des produits agricoles augmentèrent et la Guardia civil ne put contenir les chômeurs affamés qui prenaient les boulangeries d'assaut.
María ne sut jamais s'il y avait un lien de cause à effet entre la mauvaise récolte et l'attitude de sa belle-mère à son encontre, mais c'est pendant cette période que les rapports entre les deux femmes se dégradèrent. Lorsque ne pouvant plus supporter la tyrannie de sa belle-mère, María dit à Celesto qu'il devait choisir entre elle et sa mère ; elle le menaça de prendre les enfants et de s'installer à La Pasera, chez son père. Celesto essaya de la raisonner, puis, n'y parvenant pas, harnacha un cheval et se rendit à Noreña pour négocier avec le curé de la paroisse l'achat d'une maisonnette abandonnée de longue date qui, dans un passé lointain, faisait office de sacristie.
Issu d'une famille athée, Celesto savait que la chose ne serait pas aisée. Bien que son univers se fût élargi depuis son service militaire, il n'avait pas eu à lire les philosophes pour devenir athée. Il déduisait de la dureté implacable de l'existence qu'elle ne pouvait en aucune manière procéder d'un créateur juste et miséricordieux. Aussi, depuis sa majorité, n'avait-il plus mis un pied à l'église.
Le curé l'accueillit cordialement :
« Bonjour fils. On me dit que tu viens de Santumedero. Tu ne serais pas le fils de Francisco ?
– Je suis le fils de Francisco de Santumedero.
– Voilà des années que je ne vois plus personne de Santumedero à l’église. Même pas ta mère. Lui est-il arrivé quelque malheur ?
– Manuela va bien, padre. Elle est solide comme un roc. Moi je viens pour affaires. Je viens au sujet de la maisonnette qui se trouve sur la colline de Santumedero. Je me suis renseigné à la mairie et on m'a dit qu'elle appartient à la paroisse.
– À Santumedero ? »
Le prêtre prit le temps de réfléchir.
« Ah, oui ! La maisonnette qui servait de sacristie autrefois, quand ces hameaux de montagne étaient encore peuplés. Mon prédécesseur y allait, une fois par semaine pour y célébrer la messe m'a-t-on dit. Oui, effectivement, elle appartient la paroisse.
– Je suppose qu'elle ne vous est plus d'aucune utilité ?
– En effet, ces montagnes sont dépeuplées. Il n’y a plus beaucoup d'habitants et encore moins de pratiquants.
– Eh bien !… Je voudrais l'acheter.
– L'acheter ? Que veux-tu en faire ?
– L'habiter.
– L'habiter ? Mais elle est inhabitable. Il n'y a plus que les murs et le toit.
– Je pourrais la réhabiliter.
– Tu ne t'entends plus avec ta mère ?
– C'est María qui ne s'entend pas avec elle.
– María ?
– Ma femme.
– Tu es marié ?
– Depuis trois ans.
– Tu as des enfants ?
– Trois.
– Tu n'es pas sérieux, Celesto ! Tu te maries sans la consécration de l'Église, tu as trois enfants que tu n'as pas baptisés et tu veux acheter une ancienne sacristie !…
– Ce n'est plus une sacristie, c'est une ruine.
– Écoute, Celesto, moi je ne suis pas trop regardant, mais la cession des biens de la paroisse n'est pas de mon ressort. C'est du ressort de l'évêque et l'évêque ne voudra jamais céder un bien de la paroisse à un mécréant qui ne fait pas baptiser ses enfants... Cependant… si tu faisais un geste… si tu faisais baptiser tes enfants…
– Padre, ne me demandez pas ça, mes enfants n'ont rien à voir avec ça. Plus tard, quand ils seront grands, ils feront ce qu'ils voudront.
– Comment veux-tu que l'évêque cède une maison qui a servi à administrer la messe à un mécréant de ton espèce ? Je suis désolé, mais sache que même si je voulais te céder la sacristie de Santumedero, mon évêque s'y opposerait. »
Celesto n’insista pas. Il retourna à Santumedero et dit à María :
« Demain je vais chercher du travail dans la vallée. Prépare toutes les affaires que nous pourrons emporter. Ne dis rien à Manuela, je lui parlerai à mon retour. »

08:45 Écrit par Astur | Commentaires (0) |  Facebook

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