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26/06/2016

La vallée noitre

Chapitre I


Le journal du 14 décembre 1930 disait en première page : les capitaines Fermín Galán Rodriguez et Angel García Hernández, organisateurs du soulèvement de la garnison de Jaca pour renverser la monarchie et rétablir la république, ont été fusillés ce matin à l'aube.
Un peu plus bas, le journal du 14 décembre disait aussi : URSS. L'année aura été marquée par toutes sortes d'émeutes paysannes s'opposant à la collectivisation des terres.
En troisième page le journal du 14 décembre 1930 disait : Robert Musil publie la première partie de L'homme sans qualités : Voyage au bord du possible. Ce roman, souvent considéré comme un manifeste de la littérature moderne, est une critique de la monarchie austro-hongroise dans les années 1914 et des valeurs du monde moderne.
En dernière page le journal du 14 décembre 1930 disait : Le Théâtre Llaneza joue "Maríana Pineda" de Federico Garcia Lorca à sept heures et demie. En soirée, le cinéma Montoya passe Un chien andalou de Luis Buñuel.


Lada est séparée de La Felguera par le río Nalón et la voie de chemin de fer qui relie Sotrondio à Oviedo. Á l’époque c’était une localité bâtie tout en longueur, avec une rue principale qui la traversait de part en part. Une petite place provinciale, avec ses entrées de rues dans les coins et sa fontaine au milieu, se trouvait au milieu de la petite ville. Il y avait une dénivellation que faisait l’asphalte contre les jardinets du centre. En cet endroit, les jours de pluie, il se formait une petite mare où les enfants venaient à la sortie de l’école et s’attardaient en mettant leurs bottes dans l’eau, attendant de voir lequel se trempait la semelle le premier. Aussitôt après, tous rentraient dans la mare et se trépignaient pour s’asperger mu-tuellement.
À l’autre extrémité de la localité se trouvait un petit parc municipal planté de marronniers d’Inde. Au pied du parc coulait une petite rivière où, tous les jours de l’année, l’on apercevait des femmes agenouillées sur des caissons en bois qui lavaient du linge avec un grand battoir. En contrebas du parc, accessible par un large escalier, se trouvait une source d’eau minérale qu’on appelait El Ablaneu, plus connue sous le nom de fuente del güevu podre en raison de l’odeur sulfuro-arsénicale que dégageaient ses eaux.
À la fin du XIXe siècle, c’était une des stations thermales les plus connues des Asturies. Il y avait près de la fontaine de nombreuses pen-sions pour curistes. Certains de ces curistes payaient leur pension en tra-vaillant dans les champs car il y avait une forte demande de main-d’œuvre pendant la saison d’été. On dit aussi que le nom de Lada lui-même vient du latin Aquam Latam qui signifie eaux médicinales.
Bien qu’on lui reconnût des propriétés curatives contre la chlorose et les anémies et qu’elle fût bien aménagée, personne ne se souvenait d’avoir vu le moindre curiste descendre l'escalier de la fontaine pour bé-néficier de ses bienfaits. Faute de curistes, les enfants en avaient fait une aire de jeux et utilisaient les poutrelles du petit hangar métallique pour faire de la gymnastique et des acrobaties.
Le complexe de la Duro Felguera se trouvait de l’autre côté du río Na-lón. À l’intérieur de l’enceinte se trouvaient les industries les plus impor-tantes et les bureaux des entreprises. Le quartier ouvrier, où se pressaient de petites maisons basses d’un rouge noirci par les fumées et les scories, écrasées par la masse compacte du complexe, se trouvait hors de l’enceinte. C’est là qu’à la tombée de la nuit, en sortant de l’usine, four-millaient des hommes en salopette de coton, des femmes ébouriffées avec de grands yeux rougis par la température des hauts-fourneaux, des en-fants sales et moroses aux vêtements déchirés qui jouaient au bord du fleuve, près du lavoir ; c’est là que vivaient les “rebelles”, ces travailleurs noirs de poussière de charbon et de fer, pétris de sueur, qui écoutaient bouche bée les “énergumènes” qui prêchaient l’égalité, la fédération, le partage et mille autres inepties…
Chaque jour, dans l’air chargé d’huile et de fumée du quartier ouvrier, on entendait mugir les sirènes des usines et, obéissant à leur appel, des hommes et des femmes maussades, encore fatigués du dur labeur de la veille, sortaient des petites maisons en briques rouges. Ils s’en allaient à travers la grisaille par les rues en terre battue vers l’usine qui, indifférente, les attendait avec ses hautes cheminées noires qui pointaient leur silhouette vers le ciel gris, le grondement des moteurs et la lourde trépidation des machines. Le soir, au retour de l’usine, leurs visages étaient noirs de suie et ils répandaient autour d’eux l’odeur grasse des huiles des machines.
Sur les hauteurs, étagées à flanc de coteau, accessibles par la carretera del Palomar d’où l’on voyait le flamboiement rouge des hauts-fourneaux et les fumées noires que crachaient les hautes cheminées, se trouvaient les villas des directeurs, ingénieurs et cadres des entreprises.
Celesto Fernandez fut affecté à l’atelier de la fonderie où l’on fabri-quait des rails. Le premier jour, au retour de l’usine, María lui demanda :
« Et le travail, c’est comment ?
‒ J’ai passé la journée à tirer des rails incandescents du moule jus-qu’au lieu de refroidissement et de stockage. Ce n’est pas plus pénible que de travailler la terre, mais c’est plus sale, plus monotone, plus abru-tissant. Et surtout plus étouffant sous la chaleur suffocante dégagée par le four. Là, on n’a pas le chant des oiseaux, ni le soleil, pour oublier la fati-gue. Tirer des rails, ce n’est pas très passionnant, mais je m’y ferai. C’est une question de volonté. Et de nécessité. »

08:34 Écrit par Astur | Commentaires (0) |  Facebook

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