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27/06/2016

La vallée noire

*

Le lundi suivant, Celesto trouva l’entrée du complexe barrée par un piquet de grève. Lorsqu’il essaya de franchir le portail, un ouvrier en bleu de chauffe se planta devant lui et lui demanda :
« Où vas-tu de ce pas, camarade ?
– À mon travail.
– Tu ferais mieux de t’en retourner chez toi.
– Et pourquoi devrais-je m’en retourner chez moi ? Mon travail est ici.
– Parce que nous sommes en grève. Et tu sais pourquoi nous sommes en grève ?
– Je suis sûr que tu vas me l’expliquer.
– Parce que la direction veut baisser nos salaires. Tu travailles ici depuis longtemps ?
– Une semaine.
─ Figure-toi que presque aussitôt après l’embauche des nouveaux ve-nus la direction nous a annoncé qu’elle allait réduire nos salaires. Combien on t’a promis ?
– Ce n’est pas ton affaire.
– Le salaire des ouvriers est l’affaire de tous. Ici nous sommes tous solidaires.
– D’accord. On me paye deux réaux par heure de travail.
– Deux réaux ? Écoute-moi bien, paysan : quand on nous a embauchés, on nous a promis de nous payer deux réaux par heure de travail. La même chose qu’à toi ! Ils nous ont payé deux réaux pendant quelques mois, et puis, avec la sécheresse dont tu as sûrement souffert, il y a eu des quantités de petits paysans ruinés par la sécheresse qui sont venus demander du travail. Alors, les patrons ont compris qu’avec cette abondance de main-d’œuvre, ils pouvaient baisser les salaires, et hier ils nous ont annoncé qu’ils ne nous paieraient plus que trente-huit centimes de l’heure. “L’acier se vend mal, nous a dit le capataz . L’acier anglais coûte moins cher rendu en Espagne que l’acier que vous produisez. Le seul moyen de rester compétitifs, c’est de baisser vos salaires.” Ils veulent nous supprimer un quart de notre salaire et nous avons refusé. Ils nous ont dit que si nous n’étions pas contents, nous n’avions qu’à quitter l’usine, qu’il ne manquait pas des gens pour prendre notre place. Nous avons refusé et toute la flicaille nous est tombée dessus pour nous chasser de l’usine. Écoute-moi bien, paysan : maintenant ils te payent deux réaux de l’heure. Ils te paieront deux réaux jusqu’à ce que vous ayez brisé notre grève. Quand vous aurez brisé notre grève, crois-tu qu’ils continueront à vous payer deux réaux de l’heure ?
– Je ne sais pas. Pour le moment ils me paient deux réaux.
– Tu as vraiment l’intention de reprendre le travail, après ce que je viens de te dire ?
– Oui, c’est bien mon intention. J’ai une famille à nourrir.
– Nous avons tous une famille à nourrir, mais ce n’est pas une raison pour se laisser exploiter. On ne peut pas nourrir une famille avec trois pesetas par jour. Écoute-moi, j’ai une proposition à te faire : on te laisse passer si tu nous promets de dire ce qui se passe à ceux qui travaillent avec toi. Dis-leur que quand ils auront brisé notre grève, on réduira vos salaires et vous vous trouverez dans la même situation que nous.
– D’accord. Je leur dirai ce que tu m’as dit. Je ne sais pas comment ils prendront la chose, mais je le leur dirai. Je te le promets.
– Comment t’appelles-tu ?
– Celesto Fernandez.
– Tâche de convaincre les nouveaux embauchés. C’est dans l’intérêt de tous. On ne peut pas nourrir une famille avec trois pesetas par jour. »
Après qu’il eût franchi le portail, un groupe d’hommes, armés de ma-traques et de pistolets, lui barra la route.
« Où vas-tu ?
– À mon travail.
– Quel atelier ?
– La fonderie.
– Qu’est-ce qu’ils t’ont dit ?
– Qui ?
– Les fouteurs de merde ! Ceux qui bloquent l’entrée.
– Ils m’ont conseillé de retourner à la maison.
– Tu ne t’es pas laissé intimider ?
– Puisque je suis là.
– Passe, mais ne te mêle pas de ça. »
Pendant la pause de midi, Celesto Fernandez raconta l’incident du matin à Santiago Gutierrez, un ouvrier qu’il avait connu en revenant du service militaire et avec qui il s’était lié d’amitié.
« Je suis au courant, lui répondit Santiago. Ça fait dix ans que je travaille ici et ça se passe toujours de cette manière. Quand les stocks d’acier sont reconstitués, ou quand l’acier se vend mal, au mieux ils mettent une partie des ouvriers au chômage partiel avec baisse des salaires, au pire ils ont recours au lock-out ou au licenciement.
– Les grévistes pensent que nous été avons été embauchés pour briser leur grève.
– C’est peut-être vrai. Ils ont embauché des tas de gens dans les villages de montagne, mais nous savons qu’ils font régulièrement venir des équipes de jaunes pour faire ce genre de travail, et quand une grève est brisée, ces équipes sont embauchées par d’autres entreprises pour faire ce même sale travail.
– Ils m’ont demandé d’expliquer la situation aux nouveaux embauchés. Tu penses qu’on peut convaincre d’autres ouvriers de se joindre aux grévistes en leur expliquant que c’est dans l’intérêt de tous ?
– On peut toujours essayer. Viens, je vais te présenter à Onofre. Il a déjà été confronté à ce problème. »
– Qui est Onofre ?
– Un ouvrier. Il s’occupe de la section locale de la C.N.T.
Onofre se montra optimiste :
« Les derniers embauchés craindront pour leur emploi et refuseront. La plupart des ouvriers, écrasés par le travail, réagiront mollement : “il n’en sortira rien de bon”, diront-ils. Les plus anciens se souviendront de la grande grève de 1917 qui avait fait plier le patronat. Il suffira que nous soyons assez nombreux pour que ça marche. Aucun poste ne peut tourner avec la moitié de ses effectifs.
– Et s’ils embauchent de nouveaux effectifs pour contrebalancer les grévistes ?
─ Tous les postes ne sont pas remplaçables au pied levé. On ne remplace pas un ouvrier qualifié en claquant les doigts. »

08:51 Écrit par Astur | Commentaires (0) |  Facebook

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