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29/06/2016

La vallée noire

*


Les jours, dévorés par le travail, s’égrenaient les uns après les autres, s’enchaînant pour former des semaines. Le soir, en sortant de l’usine, pour oublier sa fatigue, Celesto Fernandez aimait flâner avec des amis dans le petit parc planté de marronniers. Ils parlaient de l’usine, des ma-chines, pestaient contre les contremaîtres qui leur imposaient des cadences infernales.
Depuis qu’il avait fait la connaissance d’un libraire, Celesto s’était mis à apporter des livres à la maison. Des livres qu’il lisait jusque tard dans la nuit, comme s’il était subitement devenu affamé de lectures. Il lisait Proudhon, Bakounine, Kropotkine, Rousseau, Diderot, Élysée Reclus et bien d’autres auteurs. María était intriguée. Elle ne lui connaissait pas ce goût pour la lecture. Elle était convaincue que ce libraire avait une mauvaise influence sur lui. "Toutes ces lectures ne présagent rien de bon", pensait-elle. Un jour elle lui dit :
« Celo, je voudrais savoir ce qui te passionne tant dans ces livres que tu lis. »
Il la regarda sachant que ce qu’il allait lui dire l’inquiéterait.
« Les livres que je lis expliquent comment fonctionne la société, comment les patrons nous exploitent. »
María fut prise d’une inquiétude proche de la peur.
« Quel besoin as-tu de te mêler de ces choses, Celo. Contente-toi de travailler pour nourrir ta famille. Laisse ces problèmes hors de la maison. Qu’est-ce que tu peux faire pour changer le cours du monde ?
– Je veux comprendre pourquoi la vie est si dure pour les ouvriers ; pourquoi le produit du travail est-il si mal réparti ? Nous ne voulons plus nous laisser exploiter par les patrons, mais pour cela nous avons besoin de connaître les mécanismes qu’ils utilisent. Je veux étudier et partager mes connaissances avec d’autres. Nous voulons changer notre condition. C’est ça qui te fait peur ?
– Ce qui me fait peur, ce sont les problèmes que ça engendrera pour toi et pour nous, avoua María.
– C’est de la peur que nous crevons, María. Ceux qui nous exploitent se servent de notre peur. »

*

Celesto Fernandez s’initia aux théories libertaires et lorsqu’il comprit qu’il ne pouvait rien faire tout seul, il adhéra à la C.N.T. de La Felguera. Avant d’accepter son adhésion, Onofre, le responsable local, le mit en garde :
« En adhérant à la C.N.T., sais-tu à quoi tu t’engages ?
– À être solidaire avec les autres.
– Et à respecter les décisions de la majorité. Tu auras le droit de vote pour chaque décision, mais une fois le vote acquis, tu devras le respecter. Tu crois que tu supporteras ça ?
– Je le pense.
– Ceux-là mêmes que tu aideras te détesteront plus que les autres. Le sais-tu ?
– Je m’y ferai. »
Celesto avait acquis la conviction que le mal dont souffrait la classe ouvrière était lié au système de gouvernement, qu’il fût de droite ou de gauche. Il estimait que la C.N.T. ne devait pas se contenter d’être une organisation syndicale destinée à combattre les injustices sociales, mais une organisation révolutionnaire ayant pour objectif la création d’une société basée sur le modèle des communes libres prônées par Bakounine. Il aimait dire, citant Diderot : « La nature n’a fait ni serviteurs ni maîtres, je ne veux ni donner, ni recevoir des lois. » Il considérait comme une injustice flagrante qu’un homme ou un groupe d’hommes, puisse garder pour lui les richesses produites par d’autres hommes. Ces idées étaient largement affichées sur les murs de la salle de réunions. De nombreux slogans souvent extraits des œuvres de Proudhon ou d’autres penseurs anarchistes, étaient affichés sur murs. Ces slogans dénonçaient les injustices sociales sous toutes leurs formes :
“La propriété c’est le vol !”, pouvait-on lire sous une affiche illustrant l’exploitation des ouvriers. Sous une autre affiche, un slogan proclamait un lien indissoluble entre la liberté de l’homme et la négation de Dieu :
“L’homme libre n’a ni Dieu ni Maître. La révolution succèdera à la révélation”.
D’autres textes proclamaient l’abolition de la tyrannie, du patronat et de l’État et proposaient le projet anarchiste :
“L’anarchisme est pour l’association des individus, pour la formation de collectivités qui se juxtaposent et s’associent dans un système d’organisation fédérale, abolissant les divisions et les intérêts politiques”

09:30 Écrit par Astur | Commentaires (0) |  Facebook

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