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30/06/2016

La vallée noire

Il s’impliqua de plus en plus dans l’action syndicale. Les grèves, les perquisitions de son petit appartement, les accrochages avec les forces de l’ordre devinrent de plus en plus fréquents.
C’est dans ce contexte de misère et d’exploitation que se forgeait au jour le jour une haine irrépressible des classes dirigeantes et de la bourgeoisie qui “sucent et vivent de la sueur des travailleurs aux dépens desquels ils s’enrichissent pour jouir de tous les luxes”.
Un jour, en rentrant du travail, il dit à María :
« Samedi, j’aurai des visites.
– Quel genre de visites ? lui demanda María.
– Des amis. Des compagnons de travail. »
Les compagnons de Celesto Fernandez se mirent à venir tous les samedis soir. Ils parlaient de choses simples : de la vie de famille, du prix du pain, du prix de la viande, des salaires qui étaient trop bas, des enfants qui devaient aller à l’école, de ce qui fait la vie quotidienne, du travail à l’usine, des interventions de la police pour interpeller les meneurs de grèves... Et dans tous les domaines, ils dénonçaient les tromperies, l’hypocrisie, la confusion.
Chacune de ces réunions les conduisait plus loin, plus haut dans la contestation. Au fur et à mesure, des figures nouvelles apparaissaient. La cuisine où se tenaient les réunions était devenue trop petite pour accueillir tous les compagnons et elles se tenaient désormais dans le patio. Si au cours de ces réunions, la discussion prenait un ton trop emporté ou trop orageux, Celesto, calme, sonore, grave, faisait quelques remarques et calmait la discussion.
Un jour, au cours d’une discussion, son ami Santiago Gutierrez lui demanda :
« Selon toi, Celesto, toi qui lis beaucoup, qui est le plus coupable de la condition misérable dans laquelle nous, les ouvriers, vivons ?
– Le plus coupable c’est celui qui le premier a dit : cette terre est à moi, cette chose est à moi, mais il est mort depuis des milliers d’années.
– Alors, ce sont ses descendants, ses héritiers… ?
– Le vrai coupable c’est l’organisation de notre société. Le principal vice de notre société, c’est l’inégalité. L’inégalité sociale crée des privilèges ; elle fait des oppresseurs et des opprimés. L’origine du mal social c’est la propriété. Puissance, noblesse, honneurs, tout peut se ramener à l’inégalité des biens, à la propriété. Nous, les anarchistes, nous voulons changer la société, la retourner comme on retourne la terre où pousse la mauvaise herbe. Sans épargner personne. »
María avait entendu dire que les anarchistes faisaient dérailler les trains, attaquaient les casernes de la Guardia civil, allaient en prison et perdaient leur travail. Elle était convaincue que les réunions du samedi étaient une forme de complot et que tous les participants finiraient par aller en prison et perdraient leur emploi. Lorsque les visiteurs furent par-tis, elle demanda à Celesto :
« Celo, c’est vrai que tu es anarchiste ? »
Celesto hésita avant de répondre. Il savait que s’il lui disait la vérité, il l’effrayerait. Cependant, il finit par lui dire :
« Oui, María, je suis anarchiste.
– Oh, mon Dieu ! » s’exclama María effrayée.
Celesto essaya de la rassurer :
« Nous ne sommes pas des terroristes. La pensée anarchiste est basée sur la liberté, la bonté naturelle de l’homme, la foi en la raison, la science, le progrès social, la solidarité, la pratique d’une morale naturelle et rationnelle. Nous critiquons la société telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, le système économique capitaliste, l’éthique négative des privilégiés, spécialement celle de l’Église catholique, du pouvoir politique et de toutes ses manifestations, le nationalisme ou le militarisme qui conduisent à la guerre. Nous voulons une société non autoritaire, pacifiste, autogestionnaire. L’anarchisme, c’est une façon de vivre, une prise de conscience pour forger un monde nouveau ; il faut changer la société par la culture, construire des écoles… Sais-tu qu’il n’y pas encore d’école publique à Lada ? Oui, nous voulons développer l’instruction. Nous voulons instaurer une société fédéraliste-socialiste, la sécurité sociale et le mutualisme, mais nous pensons que l’émancipation des ouvriers doit être l’œuvre des ouvriers et non octroyée par le pouvoir pour calmer leur colère et les tenir en lisière… Les patrons, et l’État qui les soutient, nous persécutent parce que nous voulons changer les règles du jeu. Tu dois pouvoir comprendre ça, non ? »

08:25 Écrit par Astur | Commentaires (0) |  Facebook

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