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01/07/2016

La vallée noire

*

Dans le faubourg où Celesto Fernandez habitait, on parlait depuis quelques semaines des tracts que répandaient les anarchistes pour dénoncer les règlements de la Duro Felguera et appeler les travailleurs à s’unir et à lutter pour défendre leurs intérêts. Les ouvriers qui craignaient pour leur emploi se fâchaient et portaient les tracts au directeur de l’usine pour lui montrer qu’ils n’étaient pas complices et les désapprouvaient. La petite maison qu’habitait Celesto éveillait des soupçons. Toutes les visites qu’il recevait, tous les va-et-vient des compagnons qui venaient le voir, intriguaient ses voisins. Des bruits circulaient. Un soir, alors que tout le monde dormait, Celesto fut réveillé par de grands coups frappés à la porte. Il se leva et demanda :
« Qui est là ?
– La Guardia civil. Ouvrez ! »
Celesto ouvrit la porte et trois hommes en uniforme, deux gardes et un officier s’introduisirent dans la cuisine.
« Ce n’est pas nous que vous attendiez, n’est-ce pas ? dit l’officier d’une voix moqueuse.
– Je n’attendais personne, répliqua Celesto. J’étais déjà couché. »
Les enfants étaient accourus pour voir ce qui se passait. Celesto se tourna vers eux et leur dit sèchement : « Qu’est-ce que vous foutez ici ? Au lit, tout de suite ! »
Ils obéirent, mais restèrent derrière la porte entrouverte.
Les gardes commencèrent à fouiller l’appartement.
« En voilà des manières, nous étions déjà couchés et ils viennent en pleine nuit fouiller notre maison ! s’écria María.
– J’ai reçu l’ordre de perquisitionner chez vous, rétorqua de mauvaise humeur l’officier. »
L’officier écarta María et entra dans la chambre des parents, suivi par les deux gardes civils. Il inspecta la chambre d’un regard circulaire, s'approcha d’une l'étagère où se trouvaient des livres et se mit à les consulter. Il les prenait un à un, lisait les titres : Les confessions d’un révolutionnaire ; Idée générale de la révolution au XIXe siècle : Dieu et l’État ; Théorie générale de la révolution ; Paroles d’un révolté ; Communisme et Anarchie… les feuilletait de sa main délicate et les jetait par terre.
« À quoi ça rime de jeter les livres par terre ? s’insurgea María.
– Taisez-vous ! Laissez-nous faire notre travail, rétorqua l’officier.
– Alors, soyez correct et ramassez les livres que vous avez jetés par terre. »
L’officier fit un signe de tête à un garde qui ramassa les livres et les reposa sur l’étagère. L’officier ouvrit les tiroirs de la commode, les fouilla minutieusement. Il y trouva la traduction espagnole du premier tome de l’Encyclopédie universelle d’Élisée Reclus intitulé La Tierra y los Hombres. L’officier ouvrit le livre et tourna les pages distraitement. En le feuilletant, il fit tomber par terre le marque-page, une feuille de papier pliée en quatre. L’officier ramassa la feuille, la déplia et y jeta un coup d’œil machinal ; puis il parut intéressé et se mit à lire son contenu à haute voix :

« C’est une injustice inhumaine que celle qui veut qu'un homme garde pour lui-même des richesses produites par d'autres hommes, et même une partie de la terre qui est pourtant aussi sacrée pour Humanité que la vie l'est pour I'individu ; parce qu'elle a pour origine une exploitation violente et criminelle du plus fort sur le plus faible, créant I'odieuse existence de parasites qui vivent du travail d'autrui ; parce qu'elle crée le capitalisme et la loi des salaires qui condamnent I'homme à l'esclavage et au déséquilibre économique permanent ; infamante parce qu'elle est la cause de la prostitution, l'outrage le plus infâme et le plus dégradant que la société inflige à la conscience humaine, condamnant la femme à faire objet d'un commerce un acte qui est le plus pur et le plus spirituellement élevé que connaissent les humains. Nous sommes contre I'État parce qu'il empêche le libre épanouissement et le développement normal des activités morales, philosophiques et scientifiques du peuple, et parce qu'il est le fondement des principes d'autorité et de propriété, au travers des forces armées, policières et judiciaires. »

09:00 Écrit par Astur | Commentaires (0) |  Facebook

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