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02/07/2016

La vallée noire

L’officier ricana :
« Hé, hé, hé !… Voilà un texte qui peut vous mener en prison ! »
Celesto s’approcha de María et lui glissa à l’oreille : « Je crois qu’ils vont m’emmener. Ne t’inquiète pas, ils n’ont rien contre moi. »
Celesto passa la nuit dans la maison d’arrêt de Sama. Le lendemain, il fut longuement interrogé par un officier qui voulait savoir qui était l’auteur du tract. Celesto lui dit que c’était un travail collectif, une décla-ration de la Fédération des Jeunesses libertaires. Puis il tenta d’expliquer à l’officier ce qui motivait les auteurs du texte :
« Nous, les syndicalistes, nous nous efforçons d’organiser une société plus juste où la production serait meilleure et plus profitable pour tous. Une société où toutes les professions s’uniraient en fédérations et décideraient de ce qui devrait être fait et de la manière dont les profits seraient répartis. Tel est le but de notre action syndicale. Dans une telle société, il n’y aurait plus de place pour les parasites, ces exploiteurs qui sucent le sang des travailleurs. J’admets que ce tableau peut paraître idyllique. Peut-être me traiterez-vous d’utopiste, mais vous ne pouvez pas me considérer tel un criminel.
‒ Il ne m’appartient pas de juger du bien-fondé de vos idées. C’est à la justice d’en décider », se contenta de répondre l’officier.
Celesto fut déféré devant un juge qui le condamna à dix jours de prison ferme pour activités subversives et diffusion de documents pouvant troubler l’ordre public.

*

Les perquisitions de son appartement et ses arrestations devinrent de plus en plus fréquentes. Combien de fois José, l’aîné des garçons, dut accompagner les hommes au tricorne noir jusqu’au petit pré où Celesto Fernandez aimait à passer ses heures de loisir, à lire un livre ou à bavarder avec des amis. Parfois, c’était pour une simple vérification de son emploi du temps, mais le plus souvent les hommes à l’uniforme vert l’emmenaient menottes aux poignets et il ne revenait que quelques jours plus tard, après qu’il eût accompli le temps de détention que le juge lui infligeait pour ses actions syndicales jugées subversives. Combien de fois María avait-t-elle dû partir à sa recherche pour lui apporter un maigre repas à la maison d’arrêt ?
Un jour, au cours d’une perquisition en l’absence de Celesto, un offi-cier de la Guardia civil, montrant les livres qu’il venait de trouver dit à María :
« Voilà les lectures qui perdent votre mari ! Ce sont ces livres qui dif-fusent les idées pernicieuses, qui corrompent son esprit et lui font perdre l’amour et le respect de toute croyance, de toute autorité, et le convertis-sent en un stupide rêveur !
– Mon mari est peut-être un rêveur, mais il n’est pas plus stupide que vous », lui rétorqua María.
L’officier, qui était plus petit que María, se haussa sur la pointe des pieds et la gifla en vociférant :
« Ça vous apprendra à respecter l’autorité !
– Ah ! Voilà ce que vous êtes capable de faire : gifler une faible femme ! Et vous vous permettez de juger mon mari ? »
Lorsque Celesto rentra à la maison, María était encore tout indignée et lui reprocha son engagement syndical qu’elle jugeait excessif :
« Tu penses plus à tes idées qu’à ta famille. Te rends-tu compte de la vie que tu me fais mener ?
– Ne sois pas égoïste mujer ! Tu sais très bien que nous ne nous bat-tons pas pour des idées abstraites, mais pour notre dignité, pour un avenir meilleur, pour une société plus juste. Puis-je rester tranquille, rentrer tous les soirs à la maison sans me préoccuper de ce qui se passe autour de moi ? Oublier que des camarades sont emprisonnés, perdent leur emploi, parce qu’ils ont fait la grève pour que nous obtenions de meilleures conditions de travail, de meilleurs salaires, plus d’humanité, plus de jus-tice ? Bien sûr, je pourrais me désintéresser de tout cela, ne penser qu’à ma famille, mais alors cela signifierait que j’accepte que rien ne change pendant des siècles et des siècles ! » lui répondit-il. María insista :
« Celo, tu oublies que tu as trois enfants. Est-ce que tu t’es demandé comment nous vivons quand tu es en prison ?
– Notre mouvement est basé sur la solidarité. S’il m’arrive quelque chose, nos camarades t’aideront. Ce que je fais, je le fais pour que nos enfants aient une vie meilleure que la nôtre. »

14:49 Écrit par Astur | Commentaires (0) |  Facebook

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