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03/07/2016

La vallée noire

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Les Ateneos ouvriers étaient des centres socioculturels qui déployaient une activité considérable. Ils disposaient d’une importante bibliothèque, organisaient des conférences, des lectures publiques, des représentations théâtrales, des projections de films, des expositions, des récitals, des débats et donnaient des cours du soir où de nombreuses personnes venaient apprendre à lire. Beaucoup d’ouvriers avaient le désir d’apprendre à lire et à écrire afin d’accéder au savoir. On y lisait à haute voix des articles du périodique Tierra y Libertad, mais aussi La Conquête du pain, de Kropotkine, La Douleur universelle, de Sébastian Faure, El Botón, de López Monténégro ou encore Élisée Reclus, Malatesta, Federico Urales, Soledad Gustavo, Ricardo Mella. Ceux qui ne savaient pas lire, à force d’entendre lire lentement les autres leurs passages préférés, les apprenaient par cœur.
Les activités des Ateneos se politisaient progressivement, au rythme des événements dans un milieu où l’instruction populaire se développait rapidement. L’accession progressive des ouvriers aux Ateneos impré-gnait les activités de ces associations d’un esprit plus revendicatif : c’est dans ces associations que naquit le goût pour la littérature révolution-naire. L’intense activité dans le domaine culturel allait de pair avec la radicalisation de la classe ouvrière de plus en plus intégrée aux syndicats U.G.T. et C.N.T.
La récente exécution des capitaines Fermín Galán et Angel García Hernández souleva une vive émotion dans les milieux républicains et anima de nombreuses controverses dans tous les partis d’opposition. Pour les républicains et les socialistes, les deux capitaines étaient de véritables icônes ; pour les anarchistes, les deux capitaines étaient avant tout des militaires putschistes.
Fermin Galán Rodriguez était fils d’un officier de marine. À la fin de ses études militaires, il combattit au Maroc où il fut blessé et décoré pour son courage. Nommé capitaine, il participa au soulèvement contre la dic-tature de Primo de Ribera en 1926. Condamné à six ans de prison, interné au fort de Montjuich, il a écrit pendant sa captivité un roman utopiste intitulé Nueva creación. Après la démission de Primo de Rivera, il bénéficia de l'amnistie décrétée par le nouveau président du Conseil, le général Dámaso Berenguer. Réintégré au service actif avec le grade de capitaine, il fut affecté au Régiment “La Galice”, à la garnison de Jaca. Il ne tarda pas à entrer en contact avec les principaux éléments du mouvement républicain de cette ville pyrénéenne et entama une carrière de comploteur. Avec d'autres compagnons d'armes, dont le capitaine Angel García Hernández, il organisa le soulèvement de la garnison de Jaca.
Alerté par un fonctionnaire du bureau de Télégraphes de Jaca, le gouvernement réagit avec rapidité. Le Capitaine général de la région militaire déploya des troupes sur les collines de Cillas et coupa l'avance des insurgés. Arrêtés, les chefs insurgés furent conduits à Huesca où ils furent jugés par un Conseil de Guerre. Condamnés à mort, les capitaines Fermín Galan Rodriguez et Angel García Hernández furent fusillés quelques heures après leur condamnation devant le mur de la poudrière de Fornillos, à deux kilomètres de Huesca, le dimanche 14 décembre 1930.
Le dimanche qui suivit l’exécution des deux capitaines, l’Ateneo de La Felguera, connut une grande agitation. La mort des deux capitaines provoqua des controverses dans une ambiance surchauffée :
« Compagnons, plutôt que de soutenir un capitaine de la Légion qui s’octroie le droit de proclamer la république tout seul, nous aurions dû soutenir le Roi au moment où il tentait d’établir une constitution civile. Les baïonnettes sont capricieuses, compagnons ; si on leur permet aujourd’hui de se soulever contre la monarchie, n’allez pas pleurer si demain elles se soulèvent contre la république légalement proclamée par la volonté du peuple », disait un orateur.
Ce soutien apparent à la monarchie, jugé scandaleux, provoqua de violentes réactions. Fusèrent cris, insultes, sifflets. Celesto se leva et réclama le silence. Lorsque le silence fut revenu, il dit : « Compagnons, il serait malvenu de notre part, nous qui nous prétendons libertaires, d’empêcher quelqu’un d’exposer ses idées. Toutes les idées, quelles qu’elles soient, méritent d’être exposées dans la plus grande liberté. Quitte à les réfuter. Si nous ne respectons pas la liberté des autres, au nom de quoi voudrions-nous qu’on respecte la nôtre ? Je vous concède que les idées qui viennent d’être exprimées sont un peu déconcertantes. Surtout exposées dans ce bastion de l’anarcho-syndicalisme qu’est l’Ateneo. Pourtant, je ne suis pas loin de les partager… » Sifflets, injures, quolibets. Celesto attendit que les cris cessent puis reprit : « Je ne crois pas que la force, que les canons, que les baïonnettes puisent l’emporter contre la raison. Je ne suis pas loin de penser qu’une monarchie constitutionnelle est préférable à une république militaire… »
– Alors toi aussi, tu es devenu monarchiste ? cria quelqu’un.
– Ni monarchiste ni républicain, je suis anarchiste », répliqua Celesto.

08:40 Écrit par Astur | Commentaires (0) |  Facebook

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