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09/07/2016

La vallée noire

La République fut proclamée à l’Hôtel de ville. Dans l’après-midi le peuple de Madrid se répandait dans les rues, le Comité révolutionnaire prenait le pouvoir légalement et Alphonse XIII partait pour Carthagène où il s’embarqua pour la France.
La proclamation de la République fut saluée par des manifestations et des défilés populaires dans toute la vallée du Nalón. Quelle époque exaltante que ce printemps 1931 ! Toute la région sentait le parfum de fleurs, de la terre qui sortait d'un long hiver ! L'avènement de la République était prometteur : de par sa nature, la République représentait la participation active des citoyens à la vie politique qui cessait d'être un cercle fermé de notables et de caciques et devenait un argument de la vie populaire ; les masses découvraient le militantisme à travers les organisations politiques et syndicales qui défendaient des valeurs égalitaires et sociales chez les uns, agraires ou confessionnelles chez les autres.
L'élection de l'assemblée constituante fut un triomphe pour les partis républicains. Une pléiade d'intellectuels progressistes fut portée aux postes clés du pays laissant espérer une modernisation des institutions et un changement de société.
Les premières lois promulguaient le suffrage universel étendu aux femmes et aux soldats, garantissaient les libertés d'expression et de la presse, le droit au travail, la séparation de l'Église et de l'État, la laïcisation de l'enseignement, la modernisation de l'armée, la possibilité d'accès au statut d'autonomie régionale.
Cependant l'avènement de la République plongea les secteurs patronaux dans l'expectative et une inquiétude beaucoup plus marquée apparut dans les couches les plus réactionnaires de la société, spécialement dans les milieux ecclésiastiques. L'Église fit connaître « […] ses craintes fondées […] devant les profonds changements que les circonstances actuelles menacent d'introduire dans tous les secteurs de la vie de notre peuple. »
Le cardinal Segura, archevêque de Tolède, primat d'Espagne, écrivait dans sa lettre pastorale : « L'Église nous enseigne que lorsque les ennemis du règne de Jésus-Christ s'avancent, aucun catholique ne peut rester inactif, replié sur son foyer ou se consacrer à ses seules affaires personnelles […] Quand l'ordre social est en danger, quand les droits de la Religion sont menacés, le devoir impérieux de tous est de s'unir pour défendre la Religion et la servir […] En ces moments d’angoissante incertitude, chaque catholique doit mesurer la magnitude de ses responsabilités et accomplir vaillamment son devoir. Si nous avons tous les intérêts supérieurs en vue, sacrifiant le secondaire au profit du principal, si nous unissons nos efforts pour lutter dans une cohésion et discipline parfaites, sans vaines vantardises, mais avec foi dans nos idéaux, avec abnégation et esprit de sacrifice, nous pourrons regarder l’avenir tranquillement, sûrs de la victoire. Si nous restons quiets et oisifs, si nous nous laissons porter par l’apathie et la timidité, si nous laissons libre le chemin à ceux qui s’efforcent de détruire la Religion ou si nous confions le triomphe de nos idéaux à la bienveillance de nos ennemis, nous n’aurons même pas le droit de nous lamenter quand la triste réalité nous démontrera qu’ayant tenu la victoire en mains, nous n’avons pas su lutter audacieusement ni succomber avec gloire. »
De son côté, la C.N.T., héritière d'un syndicalisme révolutionnaire, récusait l'État et aspirait à une révolution sociale immédiate d'où naîtrait une nouvelle société. Elle admettait l'avènement de la République non comme une forme de gouvernement qui démocratise le pays, mais comme une porte ouverte vers une révolution syndicale, fédérative et anarchiste.
La vallée était frappée de chômage endémique. Les usines tournaient au ralenti. Les ouvriers les plus favorisés ne travaillaient que quatre jours par semaine. Les salaires déjà bas, diminuèrent encore.
« Les patrons n'aiment pas la République, disaient les ouvriers. Ils imposent des mesures restrictives au droit du travail pour la déstabiliser ! Les grandes compagnies n'ont pas compris que la faim génère la colère. Au lieu d'augmenter les salaires, elles emploient l'argent à acheter des armes, des grenades à gaz, à embaucher des nervis pour maintenir l'ordre, à faire des listes noires d'ouvriers récalcitrants et à payer des pistoleros pour nous intimider… »

09:16 Écrit par Astur | Commentaires (0) |  Facebook

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