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06/02/2017

la vie commence de l'autre côté du désésespoir

Chapitre I

Francisco Fernández atteignit le dernier sommet d'une succession de collines où se trouvait son pré le plus haut. Il s’arrêta devant la porte à claire-voie qui donnait accès à un enclos d'où dépassaient deux vieux chênes par-dessus la clôture. Dans un coin, sur le côté, s’élevait une remise à outils et, au fond un pigeonnier avec une douzaine de niches. À l’intérieur de l’enceinte, les abeilles bourdonnaient partout. Le pré était parsemé de pommiers à cidre et de cerisiers entre lesquels ses vaches broutaient l'herbe déjà rase. Les fruits étaient abondants, mais les cerises, picorées par les oiseaux, s’étaient desséchées sur les branches et les pommes n'étaient pas encore mûres. Il fit le tour de son pré en longeant la clôture en fil de fer barbelé, remit en place quelques piquets arrachés et recloua quelques barbelés qui pendaient ici et là. Il regarda le ciel. De plus en plus denses et sombres des nuages traversaient la vallée en direction du sud ; par intervalles, ils laissaient dans l'ombre un secteur de la vallée et aussitôt se remettaient à monter et le soleil déversait une douce luminosité orangée qui descendait lentement sur les montagnes au-delà de la vallée où coulait le río Nalón. « J’espère qu’il ne va pas pleuvoir », dit-il. Il s’arrêta à l’autre extrémité du pré, sur une pointe qui formait une espèce de belvédère naturel. Il aimait bien faire une pause sur ce promontoire qui dominait l’autre versant d’où, par temps clair, on apercevait la mer qui se trouvait à une quinzaine de kilomètres à vol d’oiseau. Contrairement au dévers opposé, ce versant descendait en pente douce vers l’étroite plaine qui le séparait de la mer. Ici les cours d'eau étaient abondants, mais n'avaient pas beaucoup d'espace entre la montagne et les rías où ils se perdaient avant de se jeter dans l’océan. Des rus sourdaient au pied de la colline et descendaient en torrents formant des cascades tumultueuses avant de se convertir en rivières cristallines pour arroser de charmants et fertiles vallons. Les chênes et les châtaigniers faisaient des taches sombres sur les prairies et les champs de maïs, et la paille d'épeautre, rare, apportait quelques touches jaunes parmi tant de verdure, et en contrebas, les toits de tuiles du hameau formaient des taches ocre. Au loin, sur le sommet d'une petite falaise, des choucas croassaient. D'autres planaient décrivant des cercles incessants. Leurs cris irrités descendaient et par moments tous paraissaient faire du surplace et se taisaient. Le soleil descendait lentement sur la rivière à gauche de la falaise. Les nuages, chaque fois plus denses et sombres, traversaient les rapides en direction du sud. “Francisco sentit soudain une grande fatigue s'emparer de lui. Il ressentit une douleur étrange, comme un pincement au cœur ! Il savait que son cœur ne lui permettait plus de faire de gros efforts. Il avait eu une petite syncope quelques mois auparavant. Il en avait eu une autre la quinzaine précédente. Cette fois-là, il avait ressenti comme une secousse électrique. Il savait parfaitement qu'il avait eu deux attaques, mais il les cachait à Manuela. Il ne fallait pas qu'elle se fasse du souci. Que deviendrait la ferme quand il ne serait plus là ? Les deux filles, Maruxa et Telva étaient mariées. Elles avaient suffisamment à faire chez leurs époux sans s'occuper des affaires de leurs parents. Quant aux garçons, ils étaient encore bien jeunes pour qu'ils puissent le remplacer efficacement. Pourtant, quand il partirait, et cela pourrait bien se produire plus tôt qu'ils ne le pensent, il faudra bien qu'ils mènent la ferme avec Manuela. Pour la première fois, il se surprit à envisager l'éventualité de sa propre mort. Son père était mort de la même maladie. Jusque-là, il n'avait jamais pensé à sa mort. Il essaya d'imaginer comment cela pourrait se passer. Ce qui l'inquiétait le plus, ce n'était pas la mort en elle-même, c'était d'être enseveli sous des tonnes de terre. Il aurait l'impression d'étouffer quand on remplirait de terre la fosse, au-dessus de son cercueil… Mais non, il ne s'en rendrait pas compte puisqu'il serait mort ! Cela le rassura. “Il ne pensait pas à l'au-delà. Pour lui, homme du terroir, l’univers s’arrêtait aux montagnes qui cernaient son horizon. Il ne croyait pas qu'il y avait une vie après la mort ; il ne croyait pas en Dieu ; il ne croyait pas à ce paradis réservé aux bons chrétiens dont le curé rebattait les oreilles de ses ouailles, jadis, quand il venait célébrer la messe dans la petite sacristie de Santumedero. Il ne croyait pas non plus à cet enfer dont le curé menaçait les mécréants pendant ses homélies. Cela, c’était autrefois, avant que ces hameaux de montagne ne se dépeuplent, quand Santumedero était habité par une dizaine de familles ainsi que tous les hameaux alentour. Aujourd’hui, Santumedero n'était plus habité que par la sienne. Depuis, presque tous les habitants étaient descendus travailler dans la vallée où ils avaient trouvé un travail plus rémunérateur dans les mines ou en usine. Lui, ne se voyait pas travailler enfermé dans une usine et encore moins dans une mine. Vivre comme les taupes qu’il traquait à longueur d’année ? Non, ce n'était pas pour lui ! Il n'avait pas à s'inquiéter, personne ne l'embaucherait à son âge. Depuis le dépeuplement de la région, le curé de Noreña ne venait plus célébrer la messe à Santumedero. Lui, il s'en passait très bien, mais il était sûr que Manuela le regrettait.” La vie n'avait pas été tendre pour lui. Il avait perdu son père très tôt. Il avait toujours trimé dur pour faire vivre sa famille en exploitant une petite propriété où l'on a toujours pratiqué la polyculture de montagne : quelques pâturages d'altitude parsemés de pommiers à cidre, quelques lopins de terre arable où l'on cultivait le maïs, la pomme de terre et l'épeautre, le blé des pauvres. Une châtaigneraie et un bosquet de chênes lui permettaient de nourrir les deux cochons qu'il tuait tous les hivers. Il avait aussi une dizaine de vaches, deux chevaux et une paire de bœufs pour labourer les terres et transporter le foin qu'il fauchait en juin pour nourrir le bétail pendant l'hiver. Mais chaque paysan traînait avec lui le spectre de la misère… une maladie pouvait décimer le troupeau, la pluie détruire les récoltes, le feu anéantir la maison. Cette crainte qu’il avait depuis toujours était à l’origine de son opiniâtreté au travail. Francisco n’échappait à cette loi. Dans sa famille ils étaient paysans de père en fils depuis des générations, des gens pour qui la terre était tout. Dès l’enfance, tous les jours qu’il avait traversés, tous les gestes qu’il avait faits, n’avaient eu d’autre raison que de préserver ce qui avait été acquis et de faire fructifier le patrimoine. Pour lui il était impensable que quelqu’un ne travaille pas. Personne ne pouvait échapper à ce code immuable du travail, dès le plus jeune âge il fallait être utile et rapporter. Dans cette région où l'outillage était sommaire et la force musculaire humaine et animale la seule source d'énergie, la vie avait toujours été difficile pour les petits paysans comme lui. Comme beaucoup de paysans pauvres, il s'était battu avec acharnement contre une nature ingrate, couverte de neige pendant l'hiver, où il gelait au printemps. Gros travailleur, il entretenait ses terres comme on entretient le bien le plus précieux. Il a toujours consacré ses loisirs à détruire les taupinières qui transformaient ses prés en champs labourés. Cet acharnement lui avait valu le surnom de tueur de taupes puis, par un raccourci audacieux, on l'appela el Topu, la Taupe, en asturien. Bien malgré lui, ce surnom lui avait collé à la peau et la famille en avait hérité selon une coutume locale.

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17:29 Écrit par Astur | Commentaires (0) |  Facebook

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