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30/06/2017

la vie commence de l'autre côté du désésespoir

Francisco sourit à cette pensée. Ses enfants n'aimaient pas qu'on les appelle los Topus. À l'école, ils se battaient chaque fois qu'on les traitait de Topus. Aussi avait-on cessé de les appeler los Topus en leur présence, mais ils savaient qu'en parlant d'eux les gens disaient toujours los Topus.
“Ils allaient à l’école d’un bout de l’année à l’autre habillés aussi sobrement qu’ils étaient chaussés. Les garçons portaient des pantalons en gros velours côtelé ou en toile bleue selon la saison. Quant aux filles, en hiver elles portaient une robe de serge, un gros drap pratiquement inusable. C’était coupé droit, sans aucune fioriture et, par-dessus, elles mettaient un sarrau noir pour se protéger. C’est ainsi qu’ils vaquaient à l’école et aux travaux de la ferme. Le travail aux champs, passait souvent avant l’école. Ici ils n’avaient pas idée de ce qu’était l’instruction. Comme le disait Manuela, ils ne savaient pas à quoi ça pouvait servir d’apprendre et de s’instruire. Comme leurs ancêtres, ils pensaient que pour élever un veau et garder les vaches on n’avait pas besoin de savoir lire et écrire.
“La vie n’avait pas été facile. Pourtant il gardait de bons souvenirs de sa jeunesse. En ce temps-là, les habitants de ces hameaux vivaient au rythme des saisons : en mai, avec le chant du coucou commençait un nouveau cycle de la vie ; en juin, ils descendaient dans la vallée en charrette, en bourricot, à pied, selon les moyens dont ils disposaient, pour fêter le solstice d'été dans une romeria gigantesque organisée dans une grande prairie, tout près de Ciaño, la ville la plus festive de la vallée.
“On ornait de branchages les fenêtres des filles à marier et les sources du village au son de la cornemuse et du tambourin et on vendait les rameaux aux enchères pour payer les robes de mariées. À la nuit tombée on allumait de grands bûchers et on pratiquait les danses rituelles pour fêter les vertus miraculeuses de la nature. Et la longue nuit finissait par des jeux et des danses, les unes libres et dépareillées : le Corri-Corri, la xota, le saltón, la muñeira, le pericote ; d'autres serrées : le paso doble, la valse, le tango, la polka, la rumba ; ou encore des rondes : la xirandilla, le cariao.
“C'est au retour d'une de ces romerias, l'année où il avait porté l'étendard – c'était en juin 1887, il s'en souvenait comme si c'était hier – qu'il s'était fiancé avec Manuela. Manuela était alors la plus belle fille de la contrée. Il était monté sur son bourricot, s'était approché d'elle et lui avait dit : « Monte ». On savait, c'était la coutume, que si elle montait, c'était oui, et si elle refusait de monter, c'était non. Et elle est montée et en décembre ils se sont mariés. Oui, c'était le bon temps ! Les salees finissaient la saison avec la rentrée des récoltés et des troupeaux qui descendaient de la montagne. Un nouveau cycle commençait en novembre, avec la Toussaint et la neige aux sommets qui annonçait l'arrivée de l'hiver. Les habitants de ces hameaux vivaient en autarcie et se nourrissant des fruits de la terre. D’excellents pâturages nourrissaient de beaux troupeaux de vaches, de moutons et de petits chevaux légers et très résistants qui, de mai en octobre, allaient dans la haute montagne chercher la fraîcheur. La culture du seigle et de l'épeautre suffisait à leur consommation. Le maïs, cultivé en grand, servait à faire la boroña et la gacha que l'on consommait avec du lait ; le cidre, produit par d'innombrables champs de pommes était la principale boisson. Avec le lin qu'on cultivait, on tissait le linge de maison et avec la laine des moutons, on tissait les vêtements.
“De l'État, ils ne connaissaient que le collecteur des impôts et l'agent recruteur qu'ils haïssaient parce qu'ils étaient toujours accompagnés d'une paire de guadias civiles . Ils étaient belliqueux et il leur arrivait de se disputer avec leurs voisins pour un lopin de terre ou pour la conquête des filles du village, mais ils se portaient aide et assistance. Ils partageaient les pacages communaux où chacun surveillait à tour de rôle le bétail de tous. C’était le meunier qui assurait l'entretien et la bonne marche du moulin, mais en compensation les bénéficiaires lui laissaient une portion de grain en proportion de la quantité de blé ou de maïs moulu. Il n'y avait aucun contrôle, mais nul ne s'en serait allé sans laisser sa mesure de grain, car cela était contraire aux bonnes coutumes de cette région de montagne.
“Pour l'entretien des chemins, ils pratiquaient la Sextaferia, une prestation vicinale consistant à participer, les vendredis, à certaines époques de l'année, à la réfection des chemins et des ouvrages publics. La lente et inexorable industrialisation de la vallée avait transformé les vieilles formes de production et ruiné les petites structures. Le petit paysan, l'ancien marchand de grains, le pauvre forgeron, le charron sans travail pleurait sa pauvreté ou émigrait, le cœur rempli de tristesse, à la recherche dans d'autres régions du pain qu'il ne trouvait plus dans le petit monde où il a toujours vécu.
“Francisco était persuadé que lorsqu'il serait parti ses fils abandonneraient la ferme et descendraient travailler dans la vallée. Peut-être Manolo resterait-il à Santumedero avec sa mère ? Il était très attaché à la terre. Mais Paco ?… Mais Celesto ?

17:24 Écrit par Astur | Commentaires (0) |  Facebook

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