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03/07/2017

la vie commence de l'autre côté du désésespoir

Après un moment de repos, Francisco rassembla son bétail et commença à descendre vers Santumedero. Le sentier passait entre deux rangées de pommiers rabougris. Il suivait d’un pas lent son troupeau qui musardait, attrapant un épi de maïs par-ci, une pomme par-là… Soudain il ressentit une violente douleur au niveau de la cage thoracique ; il eut l’impression d’étouffer. Il essaya de se lever, mais n’en eut pas la force. Il perdit connaissance et s’affala contre le talus.
Lorsque le troupeau arriva à l'étable, Manuela pensa que son mari avait rencontré quelqu'un et s'était attardé à bavarder. Cela lui arrivait parfois, car en dépit de son dépeuplement, la région n’était pas un désert. Il y avait encore quelques paysans et quelques chasseurs qui montaient de la vallée se faire un lapin ou un perdreau, le soir, après leur travail.
Elle commença à traire les vaches en rouspétant. Lorsqu’elle eut fini la traite, elle rentra à la maison et commença à préparer le souper. "En vieillissant, Francisco devient bavard comme un pipelet", maugréa-t-elle. Elle sortit sur le pas de la porte. La nuit commençait à tomber. Une heure plus tard, elle commença à s'inquiéter. « Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé », dit-elle en maugréant.

*

Le soleil commençait à décliner et le silence s’était abattu sur la colline. Celesto Fernández s’appuya sur le manche de sa faux et scruta le ciel. Un gros nuage noir s’était assis sur les lointaines cimes d’où arrivait maintenant un léger et sourd retentissement, à peine audible. Le ciel s'obscurcissait. La lumière était si diffuse que, par moment, il semblait qu'il allait faire nuit. Avant d'arriver au sentier un oiseau noir s'envola tumultueusement entre le feuillage d'un noisetier. Celesto montait hâtivement par la sente pendant que le ciel était déchiré à intervalles par des éclairs très vifs et les coups de tonnerre rebondissaient, assourdissants, contre les anfractuosités des falaises.
“J’espère qu’il ne va pas pleuvoir”, pensa-t-il. En bas, dans la cuvette, un ruisseau rugissait avec un bruit sourd et changeant comme celui de la mer. Le courant se brisait contre des rochers, se défaisant en écume et se précipitait ensuite dans le vide. Sous la queue blanche de la cascade, le chemin zigzaguait et, sous celui-ci, encaissé, un ruisseau en crue coulait entraînant branches et broussailles, louvoyant entre les arbustes. Un léger vent du sud humidifiait son visage avec d'infimes particules d'eau saupoudrée. Un jet d’eau, effrangé en écume, jaillissait et se précipitait d’une hauteur de vingt mètres pour se perdre et confluer avec la rivière au fond de la vallée. Le thalweg s’arrêtait là-bas dans un escarpement abrupt dont les crêtes fendaient le ciel ennuagé autour desquelles voltigeaient les choucas, coassant désespérément. Pendant les silences intermittents des choucas, on entendait le bruissement de l’eau entre les cailloutis et le grondement lointain de la cascade sous le chemin.
Celesto Fernández contempla avec satisfaction son ouvrage. Il était à la tâche depuis tôt le matin. Il ne s’était arrêté que pour manger une tranche de pain de maïs avec une tranche de lard fumé. “Il ne faudrait pas qu’il pleuve”, répéta-t-il. Il descendit jusqu’au ruisseau, emplit sa gourde d’eau et en but une longue gorgée. Puis il cacha sa faux sous un buisson et dit à haute voix : « Il est temps que je rentre. La pluie ne va pas tarder à tomber. » Il remonta à travers champ jusqu’au chemin charretier. À peine eût-il fait cent pas que la pluie se mit à tomber. Il se mit à l’abri sous une hutte de berger, mais peu à peu la violence de la pluie diminua ; puis ce ne fut plus qu’une sorte de brume, une poussière de pluie. La voûte de nuées semblait s’élever et soudain par un trou qu’on ne voyait pas, un long rayon de soleil oblique descendit sur les prairies.
Un souffle frais et doux passa, comme un soupir heureux de la terre, et quand il longea les châtaigniers, il entendait parfois le chant alerte d’un oiseau qui séchait ses plumes. Le soir venait. Au bout du chemin, le hameau s’entassait à l’abri des rochers, entre le feuillage des hêtres, émergeant du sous-bois de ronces, de menthes et d’orties.
Lorsque Celesto fut de retour, Manuela s’efforça à cacher son inquiétude et se contenta de lui dire :
« Ton père a dû s’oublier à bavarder quelque part. Va lui dire qu’il est temps de rentrer. »
– Où est-il allé ?
– Chercher les vaches au pré de la colline-haute, mais elles sont rentrées seules, il y a une bonne paire d’heures. »
Celesto monta dans le chemin et trouva Francisco assis sur un rocher, la tête renversée en arrière contre le talus. Celesto crut que son père s’était endormi. Il le secoua plusieurs fois :
« Pa, réveille-toi ! Il faut rentrer à la maison ! »
Francisco ne réagit pas. Après plusieurs tentatives, Celesto ne put que constater que son père était inanimé. Il redescendit à Santumedero, attela une charrette et demanda à Manolo de l’accompagner. Ils remontèrent à la recherche de leur père et le ramenèrent à la maison. Manuela poussa un hurlement et s’effondra. Quelques minutes plus tard, elle releva la tête et dit :
« Nous allons l’enterrer chrétiennement, même s’il ne croyait pas en Dieu. »
L’enterrement fut d’une grande simplicité. Seuls les habitants de La Pasera et des villages environnants y assistèrent. Seul Celesto paraissait souffrir de la mort de son père. Il n’attendit pas que les voisins fassent leurs condoléances à la famille et rentra à Santumedero.

 

15:01 Écrit par Astur | Commentaires (0) |  Facebook

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