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04/07/2017

la vie commence de l'autre côté du désésespoir

 

Après la mort de Francisco, Manuela dirigea la maisonnée d'une main de fer et se comporta en mère despotique. La famille commença à se désagréger. Telva et Maruxa s’étaient mariées l'année précédente et avaient suivi leurs époux dans la vallée où l'un travaillait à la Duro Felguera et l'autre menait une ferme plus grande et plus facile à travailler. À son retour du service militaire qu’il fit à Jaca, une petite garnison d'Aragón, puis à Melilla, Paco ne tarda pas à montrer son désintérêt pour les travaux de la ferme. « Le régiment l'a ramolli, disait Manuela, il n’aime pas les travaux pénibles, et Dieu sait que les travaux pénibles ne manquaient pas en montagne ! » Il rechignait à faire certains travaux, comme labourer la terre avec une paire de bœufs ou nettoyer l'écurie. Il laissait ces tâches ingrates à Celesto et Manolo, qui ne se plaignaient jamais. Un jour, Paco s'enhardit et dit à sa mère :
« Ma, je ne peux plus supporter la vie que je mène ici. Au régiment j'ai appris beaucoup de choses. J'ai appris à commander les hommes, j’ai même appris la stratégie et les mathématiques, j’étais un excellent canonnier ; à quoi tout cela peut-il me servir ici ? À rien ! Il faut que je parte pour les Amériques. Un camarade de régiment m'a dit que l’Argentine était un pays immense qui manquait de main-d'œuvre et que l'on pouvait y réussir et même faire fortune. D'ailleurs, tout le monde sait qu'Oviedo doit son essor aux Indianos revenus au pays après avoir fait fortune en Amérique ! »
Manuela prit très mal la chose :
« Comment vas-tu te payer le voyage, espèce de prétentieux ? Tu ne crois pas que je vais vendre une partie de nos terres pour te payer le voyage ?
– Avec mes économies. N'oublie pas que j'étais sous-officier pendant la campagne du Rif ; j’avais un salaire et les primes qui vont avec. Je n'ai rien dépensé, l'idée de partir me trottait déjà dans la tête.
– Où as-tu caché cet argent ?
– J’ai un compte en banque. »
Manuela le menaça de le déshériter puis, comme cela n'eut aucun effet, elle l'implora, mais Paco resta inflexible. Il entama aussitôt les démarches pour obtenir un passeport et un visa pour se rendre en Argentine auprès des autorités de Noreña. Deux mois plus tard, il embrassa sa mère et ses frères et leur promit de leur écrire et de revenir fortune faite.
Celesto accompagna son frère jusqu'à la gare de Ciaño. Lorsque le train de Gijón arriva, ils se séparèrent se jurant affection et fidélité. « Si c'est aussi bien qu'on me l'a dit, je te ferai venir à Buenos Aires, je te donne ma parole », promit-il à son frère. Celesto attendit le départ du train avant de remonter à Santumedero.
Quelques jours plus tard, le facteur apporta une lettre adressée à Celesto. Manuela l’ouvrit, mais n’osa pas demander au facteur de la lui lire. C’était chose courante dans ces régions où la majorité des gens étaient illettrés. Les facteurs lisaient le courrier qu’ils apportaient et de ce fait, étaient au courant de tout ce qui se passait : mariages, naissances, voyages, décès…
Elle sentit que le facteur mourait d’envie de savoir ce qu’elle contenait, mais elle n’osa pas la lui faire lire. Celesto le lui aurait reproché. Il se serait sans doute fâché. Les étrangers n’avaient pas à connaître les secrets de la famille. “Sans doute était-ce une lettre de son vaurien de Paco, se dit-elle. Que peut-il bien raconter de Gijón ? Qu’il a raté son bateau ? Si cela pouvait être vrai, mon Dieu !”
Elle dut attendre le retour de Celesto pour en connaître le contenu. Lorsque Celesto arriva, elle ne put contenir son impatience :
« Ton frère a écrit, lui dit-elle. Le facteur m’a dit que la lettre a été postée à Gijón. Que raconte-t-il ?
– Ma, tu ne te rappelles pas que tu m’as souvent dit que l’instruction ne faisait pas pousser le maïs ? Que cela ne servait qu’aux riches ? Eh ! Bien, l’instruction sert au moins à lire les lettres que t’écrivent tes enfants.
– Celo, ne sois pas insolent ! Dépêche-toi de me lire cette lettre. »
Celesto arracha la lettre des mains de sa mère et se mit à lire à voix haute :

Chers parents,
Me voici arrivé à Gijón. Le train de Gijón est un vrai tortillard. Il s'arrête dans toutes les gares et il reste un temps infini, malgré tout je suis arrivé avant le départ du bateau et c'est l'essentiel.
Gijón est une grande capitale, mais je n'ai pas eu le temps de la visiter. La gare Langreo n’est pas très loin du port. J’ai tout juste eu à longer la rue Pedro Duro pour arriver au port. On m’a dit que Pedro Duro était un industriel de La Felguera qui avait construit la ligne de chemin de fer qui relie Langreo à Gijón, la première ligne de chemin de fer construite en Asturies. J'ai tout juste eu le temps de me rendre au port où le bateau était prêt à partir. Il y avait beaucoup de monde sur le quai et il m'a fallu jouer des coudes pour arriver jusqu'à la passerelle. Je suis monté pour présenter mon billet au service des passagers au milieu d'une multitude de gens qui montaient et descendaient. Quand j'ai présenté mon billet, on a vérifié si j'avais un visa, puis on m'a demandé de descendre au troisième pont.
Le bateau est grand comme une ville. Vous ne pouvez pas imaginer ! Les cabines sont petites, mais le reste du bateau c'est comme au cinéma. J'ai déposé mes bagages dans la cabine. Il faut que je vous dise que nous sommes quatre passagers dans la cabine, avec des couchettes superposées. J'ai fait la connaissance des quatre passagers et ils m'ont dit qu'ils allaient en Argentine. Selon eux, on peut y faire fortune. Dieu les entende, comme on dit ! Le bateau doit lever l’ancre à la tombée de la nuit. Je vais donner cette lettre au préposé au courrier pour qu’elle soit postée demain. Je vous embrasse. Paco

08:50 Écrit par Astur | Commentaires (0) |  Facebook

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