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05/07/2017

la vie commence de l'autre côté du désésespoir

Celesto rendit la lettre à Manuela. « Je ne pensais pas que Paco écrivait aussi bien.
– Ton frère a été à l’école autant que toi. Il a eu son certificat d’études et n’oublie pas qu’il a suivi des cours dans l’armée pour devenir sous-officier.
– Tu vois à quoi ça sert l’instruction ? Si Paco n’était pas instruit, il n’aurait pas pu t’écrire cette lettre ! »
Pendant les quinze jours qui suivirent, Manuela ne décoléra pas, se montra de mauvaise humeur et plus exigeante que jamais. L'ambiance fut exécrable. Deux semaines plus tard, elle reçut une deuxième lettre.
« C’est une lettre d’Argentine ? demanda-t-elle au facteur.
– Non, la lettre a été postée à Dakar.
– À Dakar ? Paco m'a dit qu'il allait à Buenos Aires. Il doit y avoir une erreur.
– Dakar est un port africain qui se trouve sur la route maritime de Buenos Aires, lui répondit le facteur. Le bateau y a probablement fait escale. »
Lorsque le facteur fut parti, Manuela décacheta la lettre. Pour la première fois de sa vie, elle regretta de ne pas savoir lire. Lorsque Celesto arriva, elle se jeta sur lui :
« Paco a écrit.
– D’Argentine ?
– Non, de Dakar.
– Ah ! Il n’a même pas fait la moitié du chemin. »
Manuela lui donna la lettre.
« On dirait qu’il a commencé à tenir un journal de voyage, dit-il.
– C’est quoi, un journal de voyage ?
– C’est un cahier où on note au jour le jour tout ce qui te paraît important. »
14 mars 1919, Chers Parents,
Je me suis dit que le meilleur moyen de ne rien oublier, c’était de le noter au fur et mesure. Voici donc le contenu de mon journal que je ne pourrai poster qu’à notre prochaine escale, c’est-à-dire Dakar.
Hier, le bateau a quitté la rade tiré par un remorqueur jusqu'à la haute mer. Je suis allé sur le troisième pont pour voir le bateau s'éloigner de la côte. La nuit était déjà tombée et Gijón n'était plus qu'une multitude de points lumineux. Le balancement du bateau, c'est un peu comme quand on est sur un bourricot et qu'on est balancé en avant et en arrière. La vie à bord est des plus calmes. On se sent vivre d’une vie purement végétative et on va du déjeuner au goûter, du goûter au dîner, du dîner au coucher, comme si tout se bornait à boire, manger, dormir et ne rien faire.
J'étais perdu dans mes réflexions, lorsque j'ai entendu un haut-parleur qui criait sur tous les tons que le repas des troisièmes était servi. Je suis allé à la salle à manger des troisièmes. C’est comme au restaurant, avec de grands hublots à la place des fenêtres. Ça fait une impression bizarre de manger sur une table qui tangue tout le temps. Le bateau s’incline à droite et à gauche et tantôt on aperçoit le ciel, tantôt la mer.
17 mars,
Le temps devient de plus en plus mauvais. Malgré le mauvais temps, le tangage et le roulis, je suis monté sur le pont supérieur. Il n'y avait pas une âme vivante, sinon le pilote, l'officier et le matelot de quart. II faisait nuit, le ciel était brumeux, une bise froide sifflait dans les agrès. Les vagues noires dansaient une sarabande gigantesque ! Je suis resté une heure sur le pont et comme il faisait froid, je suis allé me coucher.
18 mars
Aujourd’hui, on a célébré la messe dans le salon des premières. Quelle ostentation ! Je suppose que dans les hôtels les plus importants de Paris, il y a un luxe comme celui-ci. Il y avait un orchestre et le pater, pour ne pas perdre l’habitude, parlait en latin. Avec un peu de chance, dans quelques années, je voyagerai dans une première comme celle-ci. À la messe il y avait peu de gens et bien qu’il y ait eu une autre messe plus tôt le matin, on peut penser que hors d’Espagne les gens sont moins croyants.
J’ai loué une couchette sur le pont pour prendre l’air, ici, les extra te mangent par le pied. Hier j’ai invité un Grec à prendre un vermouth mais je ne pourrai pas le faire souvent.
À la dernière heure le bateau s’est mis à danser et à table, je voyais les assiettes monter et descendre et un peu après, j’ai noté que j’avais envie de vomir, je me suis excusé et je suis monté sur le pont. Une dame, Chilienne, m’a dit qu’il n’y a rien de pire que le mal de mer, particulièrement si on a besoin de vomir sans savoir où.
19 mars,
Nous voici arrivés à Dakar. De nombreuses pirogues remplies d'indigènes sont venues attendre le bateau à l'entrée du port, au-delà de la barre. C'est un spectacle impressionnant. On ne voit que des Noirs. De vieilles femmes, la pipe aux dents, se tiennent assises devant de minuscules éventaires remplis de petites choses de diverses couleurs, attendant un acheteur éventuel.
J'ai profité des quelques heures que dure l'escale pour visiter la ville. J'ai loué une calèche conduite par un vieux cocher au visage marqué de petite vérole qui profitait de chaque arrêt pour lire le Coran en triturant son chapelet.
À chaque arrêt des marchands ambulants chargés de montres de pacotille, de statuettes et d'autres objets en ivoire, de sacs à main en peau de serpent, de mallettes en peau de caïman, de tapis en peau d'antilope m'assaillent. Ils multiplient les prix par deux ou par trois dans une première offre pour avoir le plaisir de les négocier en faisant un rabais substantiel après un long marchandage. Inutile de dire que je n'ai rien acheté, je garde mon petit pécule pour Buenos Aires. J'en aurai bien besoin. Je vous écris en parcourant la ville sur la calèche et je demanderai au cocher de passer devant la Poste pour qu'elle vous parvienne au plus tôt. Je continue à noter mes impressions et je vous les ferai parvenir lors de la prochaine escale qui, d’après ce qu’on m’a dit, devrait être Rio de Janeiro. Je vous embrasse bien fort. Paco.

08:58 Écrit par Astur | Commentaires (0) |  Facebook

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