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30/09/2017

Dernières nuits

DERNIÈRES NUITS

Les derniers jours de mars furent tièdes, mais, par nuit noire, les rues étaient désertes et sûrement pleines d'yeux, aux aguets. En prêtant l'oreille, on entendait vaguement les radios du voisinage. Dans beaucoup de maisons, encore avec crainte, on écoutait les derniers communiqués de guerre des émetteurs franquistes.
Dans les bâtiments occupés par les partis politiques et les syndicats, les lumières restaient éclairées tard dans la nuit. Lumières de veille pour ramasser les documents et discuter des dernières attitudes. A l’U.G.T. , installée dans la maison appartenant à la dame la plus riche du village, située trois façades au-delà de la nôtre, vers la place, les balcons étaient grands ouverts et leurs lumières se projetaient sur les maisons voisines.
Les trains arrivaient remplis de miliciens en déroute avec des valises en bois et des monos sales. On les voyait descendre la rue, rasant les murs, la valise sur l'épaule en faisant de courtes pauses.
... Nous étions à la frontière d'une peur qui s'en allait et d'une autre qui arrivait. Pendant ces dernières nuits de la guerre, si tièdes, nous nous asseyions quelques amis et voisins sur la bordure du trottoir, près de la porte de ma maison. Nous parlions à voix basse des derniers évènements. Certains, selon leurs sympathies, se frottaient les mains de plaisir. Moi en raison des traditions républicaines de ma famille et de mes propres convictions contre toute dictature, je les écoutais, mélancolique. Abélard, le marbrier, qui sera peu de mois après la fin de la guerre le chef de la Phalange locale, se levait de son lit vers une heure du matin, sortait sur le balcon en manches de chemise, regardait d'un côté puis de l'autre, buvait une gorgée à la gargoulette mise au frais et retournait dans ses draps.
Pédro, l'instituteur, avait l'habitude de se montrer à la fenêtre de la Pension Marquina quelques instants plus tôt. Avec les dix ou douze mots de russe qu'il savait, il fut l'interprète des aviateurs soviétiques dont l'escadrille était basée à proximité du Parc. Du haut de l'encadrement lumineux de sa fenêtre, il disait de manière peu explicite sa satisfaction sur l'avance des nationalistes, puis :
– A demain, " tovaritch " !
... Et, pendant les instants où nous nous taisions, on entendait les accords de la danse macabre de je ne me rappelle pas que jouait au piano Don Luis Quiros, « le républicain honnête ». Sa maison se trouvait dans la rue de Belen presque au coin de la nôtre, au-delà de celle de Marcelino. Il avait un piano dans son cabinet de travail, au rez-de-chaussée et jouait, toutes les nuits, la fenêtre ouverte et la persienne fermée. Le piano était noir. Sur le piano il y avait des portraits et un candélabre avec des bougies allumées, unique lumière de la pièce, car il éteignait les ampoules. Certaines nuits où nous regardions derrière la persienne, nous le voyions assis sur le tabouret, le dos tourné à la fenêtre, les cheveux longs et grisonnants tombant sur le col ouvert de la chemise. Durant toute la vie il joua des morceaux d'opérette et de Chopin, mais dans les dernières semaines, depuis que les choses allaient de travers, il terminait ses concerts nocturnes et solitaires, par une danse macabre, je l'ai dit...
Par moments, il abandonnait les touches de son piano et se promenait dans la pièce, les mains derrière le dos, la barbiche inclinée. Mais pour finir sans exception, il revenait toujours a sa musique augurale.
... Mais cette nuit là, deux nuits avant la fin de la guerre, resta toujours gravée dans ma mémoire. À peine nous assîmes-nous sur le bord du trottoir que la fenêtre de la Pension Marquina s'ouvrit brusquement et Pedro, l'instituteur, en manches de chemise, commença à crier : « Viva Franco ! », et puis le bras tendu, à chanter l'hymne de la Phalange. Effrayés nous montâmes à la Pension par la porte entrouverte.

A suivre

15:25 Écrit par Astur | Commentaires (0) |  Facebook