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01/09/2018

DE LA SAVANE A LA FORÊT VIERGE

José sympathisa avec Vuillemin, un homme de trente-huit ans dont la culture et la faconde l’impressionnaient. C’était un homme charmant et jovial, diplômé d’une école d’agriculture qui avait échoué dans cette équipe, dont il n’avait ni le profil ni la compétence professionnelle, par on ne sait quel concours de circonstances. José ne savait pas s’il était marié, veuf ou célibataire, bien qu’il lui parlât de son fils resté en France. Ils se lièrent d’amitié et Vuillemin le prit, si on peut dire, sous sa protection. Il parraina sa candidature au Cercle européen, le présenta à ses amis et l’introduisit dans le cercle fermé des amis de la mission catholique.
La mission catholique, composée de paillotes vétustes datant de sa création, était installée dans une grande concession située un peu à l’écart de la ville. Elle était fréquentée par une petite faune de sympathisants qui apportaient leur concours bénévolement. Parmi les habitués, il y avait une jeune femme qui faisait l’école aux enfants et que les prêtres appelaient familièrement “La parpaillote”. Il y avait aussi un avocat martiniquais qu’ils appelaient tout aussi familièrement “Blanchette”. Le troisième pilier laïc de la mission était Vuillemin. Elle avait de multiples activités, écoles, dispensaire, ateliers de menuiserie.
Le Cercle européen se trouvait sur la rive gauche du Milo. On s’y rendait pour se détendre, rencontrer des amis, jouer au tennis, au ping-pong, au bridge, emprunter un livre à la bibliothèque ou simplement déjeuner en écoutant de la musique. Le samedi soir, le Cercle organisait une soirée dansante autour d’un grand méchoui. C’était l’occasion pour la population blanche, fonctionnaires, militaires, commerçants, planteurs, broussards de tout poil, de se rencontrer. Les femmes dans leurs plus beaux atours, les hommes tout de blanc vêtus. Les tables étaient disposées en quinconce sur plusieurs rangées autour de la piste de danse, de sorte que tout dîneur pouvait admirer le tournoiement des couples qui dansaient valses, polkas, charlestons, rumbas et autres tangos. La musique, les lumières, les plats relevés, le vin, le cognac, donnaient à ces soirées une ambiance très festive et aux célibataires l’occasion de tenir dans leurs bras, le temps d’une danse, une jolie femme et pour les plus audacieux, de lui faire un brin de cour. Les soirées se terminaient par de bruyants charivaris chez les rares colons qui n’avaient pas participé à la fête. On les réveillait en fanfare et ils étaient obligés de poursuivre jusqu’à l’aube les réjouissances auxquelles ils avaient voulu se soustraire.
Lorsqu’ils n’allaient pas au cinéma ou au Cercle, Vuillemin et José s’installaient au fond de la cour pour prendre le frais ou discuter. José était étonné de la façon dont le Cercle fonctionnait. Il disait à Vuillemin :
« Ce Cercle n’est pas démocratique. On ne peut y accéder que si on est parrainé et il est réservé aux Blancs. Si vous êtes Noir, métis ou Libanais, vous ne pouvez pas y accéder.
‒ Et Alors ?
‒ Et alors ! Vous ne comprenez pas ?
‒ C’est un Club privé. Des amis se réunissent, qui veulent avant tout un endroit où se retrouver.
‒ Vous trouvez normal que les non-Blancs y soient interdits ?
‒ Les associations de Noirs ne voudraient pas de nous non plus.
‒ C’est antidémocratique, voilà le problème. »
Vuillemin ne répondit rien. Il commençait à avoir l’habitude de ces discussions. Le soir, quand ils n’allaient pas au cinéma, Vuillemin et José s’installaient au fond de la cour pour prendre le frais et deviser de tout et de rien. Quand tombait la nuit, des milliers de chauves-souris quittaient leur repaire sous les combles où elles se tenaient aux heures chaudes de la journée, groupées en paquets compacts, agrippées par leurs pattes arrière aux chevrons de la charpente. Affamées par une longue journée de jeûne, elles s’élançaient à la chasse aux moustiques, poussant des cris courts et perçants et voltigeant autour d’eux en frôlant leur tête à les faire frissonner.

17:08 Écrit par Astur dans Récit | Commentaires (0) |  Facebook

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