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07/09/2018

DE LA SAVANE A LA FORÊT VIERGE

Le lendemain une vingtaine de gaillards armés de machettes les attendait devant la concession. Ils commencèrent la reconnaissance quelques kilomètres en amont du village. Bastian et José marchaient devant avec quelques manœuvres pour ouvrir un passage. Les autres dégageaient un large layon à la machette derrière eux, sous les ordres d’un chef d’équipe. Ils marchaient depuis plusieurs heures dans la semi-obscurité du sous-bois, lorsque soudain les manœuvres s’arrêtèrent. Bastian demanda au chef d’équipe :
« Kémo, que se passe-t-il ?
– Là-bas, forêt sacrée, dit le chef d’équipe en tendant le bras. »
En prêtant l’oreille, perçant le silence de la forêt, on entendait une sorte de mélopée, un murmure qui enflait et se transformait en chant incantatoire accompagné de battements de tambour.
« Et alors ? insista Bastian.
– Forêt sacrée interdite à homme blanc. Homme blanc pas initié.
– Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? s’écria Bastian. C’est quoi une forêt sacrée ?
– Forêt sacrée c’est pour initiation. Seuls initiés et Grand Yomou pouvoir entrer dans forêt sacrée.
– C’est quoi le grand Yomou ?
– C’est grand sorcier. Grand féticheur. »
Tous ses arguments furent vains. Il n’était pas question de pénétrer dans cet espace de forêt dit sacré. Bastian décida d’interrompre la reconnaissance et de consulter le chef de village.
Un chef Guerzé est très occupé par les affaires de son village. On le consulte à propos de tout ; il est au courant de tout et donne son avis sur tout. Il connaît chaque parcelle mise en culture, chaque métier, chaque enfant de la tribu, chaque piège à gibier, chaque filet de pêche. Chaque fois qu’il arrive une naissance, elle lui est annoncée et il en félicite les parents… Dans la société Guerzé, organisée en castes, le chef de village, le sorcier et le forgeron sont les hommes les plus importants. Chaque caste correspond à une profession ou une activité artisanale qui participe à la cohésion et à l’unité de la société. Les forgerons, les cordonniers, les cultivateurs, les tisserands, les chasseurs, les griots, constituent les principales castes.
Le forgeron est doté d’un pouvoir qui l’assimile à un chef. Il est soumis à de nombreux interdits et dispose de protecteurs spirituels particuliers. De même que les armes qu’il fabrique, il peut éloigner les menaces ennemies. Maître du feu, du fer et de l’eau, il n’est pas une arme, pas un outil du village qui ne soit son œuvre ou celle de ses ancêtres. Le petit pilon de fer qui sert à fondre le minerai et à façonner le métal, le couteau – la première pièce forgée qui date de création du monde –, la machette, la houe, la hache africaine – dont la queue en forme de pointe s’introduit dans un manche de bois –, le fer de lance ou de flèche sont la fierté de sa caste.
Le chef les reçut entouré du Conseil des Anciens. Craignant qu’il n’eût pas compris le sens de leur mission, Bastian lui exposa à nouveau le but des travaux :
« Chef, nous sommes ici pour rectifier le tracé de la route… »
Il attendait que l’interprète ait fini de traduire pour continuer :
« Tracé mauvais… beaucoup de courbes… fortes pentes… beaucoup accidents… »
Pendant la traduction, le chef opinait de la tête et émettait un grognement qui semblait approbatif.
« Nous pensons que le meilleur tracé passe au sud du village…»
Bastian tendait le bras pour indiquer le sud.
« Les hommes que tu nous as donnés refusent de nous obéir. Ils disent que là où nous voulons faire passer la route est un espace sacré. Chef, il faut nous expliquer pourquoi cet espace est interdit… La forêt est grande… vous pouvez déplacer l’espace sacré… »
Après un long conciliabule avec les anciens, le chef se tourna vers l’interprète et lui fit un long discours.
« Le chef dit esprit des ancêtres dormir dans forêt sacrée… hommes non-initiés pas entrer dans forêt sacrée… route pas traverser forêt sacrée… route peut changer, mais pas forêt sacrée… pas toucher esprit des ancêtres… »
La traduction était suivie de grognements d’approbation émis par toute l’assemblée.
Bastian ne s’avouait pas battu.
« Chef, si on nous montre l’emplacement des tombes, nous pourrons les éviter. »
Nouvelle traduction, nouveau conciliabule. Le chef se leva et donna un ordre bref à l’interprète :
« Chef dit route pas passer dans forêt sacrée. Palabre finie. »

15:21 Écrit par Astur dans Récit | Commentaires (0) |  Facebook

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