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24/09/2018

DE LA SAVANE A LA FORÊT VIERGE

En fréquentant Thanos, José apprit plus sur la vie des Guerzés que par sa propre expérience sur le terrain. C’est ainsi que la coutume consistant en l’achat d’une femme par le futur mari lui parut éclairée sous un angle nouveau. Il ne s’agit pas du simple troc d’une femme contre quelques bœufs, chèvres ou moutons, mais d’une compensation versée par le mari à la famille de sa femme pour permettre à celle-ci de reconstituer son potentiel de reproduction par l’achat d’une autre femme. Le beau-père reçoit un certain nombre de vaches, chèvres ou moutons en proportion de la fortune du mari, mais ce n’est pas le prix de la jeune fille, c’est le rachat du droit que les parents ont sur leurs enfants.
Intrigué par le titre, José acheta chez Thanos un ouvrage intitulé Ces hommes qu’on appelle anthropophages de P. H. Lelong, un missionnaire de la congrégation des Pères Blancs. C’est un journal de voyage écrit au temps où l’on se déplaçait en chaise à porteurs. L’ouvrage contient de nombreuses informations sur la vie et les mœurs des Guerzés. Le titre de l’ouvrage l’étonna et il demanda à Thanos si l’anthropophagie existait encore dans la région. Thanos lui confirma que dans cette région où la polygamie était généralisée, il existait une pratique secrète et limitée d’anthropophagie. Cette coutume perdurait en forêt. Elle était surtout pratiquée par de vieux chefs disposant de véritables harems qui voyant leur vigueur sexuelle diminuer essayaient de recouvrer leur virilité en pratiquant le sacrifice de jeunes gens dont le cœur, les paumes des mains, la peau du front, les testicules, consommés suivant le rite, auraient un pouvoir rajeunissant et aphrodisiaque.
Selon Thanos, l’anthropophagie n’était que le cas extrême d’une pratique plus répandue, la nécrophagie, consistant en l’ingestion de certains organes prélevés sur des cadavres choisis en fonction des vertus qu’on leur reconnaissait : les yeux d’un chasseur réputé pour sa vue perçante, le cœur d’un homme courageux, les testicules d’un séducteur…
C’est pendant cette période que José fit la connaissance de Pierre Drablier, un ancien parachutiste de la France libre. Après la guerre, se sentant à l’étroit dans le corset d’un mécanicien de quartier, il avait tenté l’aventure africaine. Il était arrivé à Nzérékoré quelques années plus tôt, au hasard d’un périple complexe et avait choisi de s’y installer. Plaque tournante pour l’évacuation des produits de traite, cacao, café, noix palmistes exportés par le port de Monrovia, cette petite ville de la région forestière, encore peu développée, offrait de belles perspectives pour un pionnier tel que lui.
Drablier avait monté un petit garage, un simple hangar métallique équipé d’une poulie, et un poste à essence compose d’un stock de fûts de 200 litres et d’un système de pompage à la main. Seul mécanicien indépendant digne de ce nom, connu dans un rayon de deux cents kilomètres, ses affaires marchaient bien. Marié, père de deux enfants, il habitait une jolie villa située dans un terrain planté d’acacias, à la sortie de la ville, sur la route du Liberia. C’était un rêveur épris d’aventures. Il fit partager son envie de découvrir l’Afrique profonde à José et Pascal. Ils échafaudaient le projet de descendre le Diani jusqu’à l’océan pour dresser la carte du fleuve et explorer les régions encore mal connues qu’il traverse en Guinée, puis au Liberia, où il prend le nom de saint Paul, et de faire un reportage filmé sur la vie et les mœurs des peuples primitifs qui vivaient sur ses rives à l’écart de toute civilisation…
Hélas ! pris par leurs obligations, ce projet ne se réalisera jamais et sera rangé dans un des nombreux tiroirs de l’arrière-boutique de la mémoire où s’enfouissaient les rêves jamais réalisés.

17:45 Écrit par Astur dans Récit | Commentaires (0) |  Facebook

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