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29/08/2018

DE LA SAVANE A LA FORÊT VIERGE

La concession était clôturée par une haie d’euphorbes doublée d’une rangée de sisal aux lames épaisses et charnues, hérissées de pointes acérées. Un jeune garçon tirait de l’eau d’un puits qui semblait profond au vu de la longueur de corde utilisée. Un bouquet de papayers et quelques cocotiers entourés de maigres touffes de citronnelle étaient les seules verdures de la concession. La case, une grande bâtisse rectangulaire en pierres de latérite, couverte de tôles ondulées, était flanquée de deux vérandas éclairées par des persiennes. Côté cour, la véranda était aménagée en bureau de dessin, côté jardin en salon tapissé de bougainvillées. Derrière la maison se trouvait une petite bâtisse qui servait de cuisine et de réserve à provisions.
Six hommes et une femme prenaient l’apéritif dans la véranda-salon. Un homme d’une cinquantaine d’années, au visage anguleux, brûlé par le soleil, grand et sec, se leva et fit les présentations :
« Ma femme, Vuillemin, Hameur, Dieng, Bastian que vous connaissez déjà, et moi-même, Mourer, chef de mission. Deux autres agents, Foucaud et Berger, sont sur la route de Nzérékoré. »
Pendant le déjeuner, on lui posa quelques questions sur son voyage, puis le chef de mission lui fit un exposé sur l’organisation de la mission, énuméra les projets en cours et définit son rôle au sein de l’équipe.
Piloté par Bastien, José Fernandez passa l’après-midi à visiter la ville. Kankan était une ville très étendue qui comptait à l’époque quelque vingt-cinq mille habitants. Au centre de la ville, dans un quartier sale et bruyant, se trouvaient les établissements de commerce, le marché de plein-air, la gare terminus de la ligne Conakry-Kankan avec son traditionnel buffet. Alignées de part et d’autre de la rue principale, d’affreuses bâtisses en banco aux toits de tôles, aux façades couleur de latérite, tenaient lieu de magasins où l’on vendait de tout : tissus, quincailleries, cantines, valises, vivres, pharmacie, journaux, livres...
Les boutiques ouvraient sur des galeries marchandes encombrées de tailleurs et de petits marchands à l’éventaire vendant des objets divers en ivoire, des ustensiles, des tissus, des cigarettes, des fruits, des légumes... Les fruits : cacahuètes, bananes, oranges, pamplemousses et mangues, étaient vendus par petits tas. Les cigarettes étaient vendues à la cartouche, au paquet ou à la pièce, selon les disponibilités de l’acheteur. Entre les tabliers et les machines à coudre, une foule de passants, de chalands, de flâneurs circulait, s’arrêtait, marchandait, achetait, repartait.
Les rues étaient bordées de larges caniveaux bétonnés remplis de détritus et de pneus usagés. Derrière les caniveaux, implantés en quinconce, deux rangées de manguiers, à l’épaisse frondaison, d’où pendait une multitude de mangues dorées, recouvraient la rue d’une ombre protectrice. Loin du centre, à proximité du Milo, se trouvait le quartier résidentiel aux larges avenues, bordées de flamboyants. Le long des allées, au milieu de pelouses d’un vert tendre, de coquettes villas disposées en quinconce derrière une clôture, avec sur le côté une petite porte en fer forgé et au milieu un portail pour les voitures, donnaient une impression de confort, de calme et de fraîcheur. Le quartier administratif, où se trouvaient les bâtiments officiels, faisait tampon entre le centre commercial et le quartier européen. Quant au quartier indigène, extrêmement étendu, mal desservi par des ruelles ravinées, à peine carrossables qui s’insinuaient entre les cases, se trouvait à l’écart.

09:48 Écrit par Astur dans Récit | Commentaires (0) |  Facebook

28/08/2018

DE LA SAVANE A LA FORÊT VIERGE

 

Kankan


Le lendemain, il embarqua dans un avion d’Air France à destination de Kankan. L’avion s’éleva lentement dans le ciel, fit une grande boucle au-dessus de l’océan, survola la côte découpée de rias envahies par la mangrove, puis une zone de savane noyée qui se prolongeait latéralement au rivage, avant de survoler une savane sèche, parsemée d’acacias, de karités, de palmiers rôniers qui s’étalait à l’infini. De loin en loin, quelques toits de chaume coniques, concentrés dans un espace restreint, signalaient la présence d’un village.
Après une heure et demie de vol, au milieu d’une vaste plaine aux hautes graminées, apparut une concentration de cases coiffées de cônes de paille délavée au milieu de laquelle quelques toits de tôle ondulée scintillaient au soleil. C’était Kankan. Une large rivière aux eaux verdâtres, bordée de plages dorées, serpentait paresseusement dans la savane en contournant la ville. De hautes flammes, d’un rouge implacable, poussées par l’harmattan de l’autre côté de la rivière, dévoraient les hautes herbes et déversaient vers le ciel des torrents de fumée.

Le Milo.jpg

 

 

 

 

 

Le Milo à Kankan

Pendant que l’avion dessinait un vaste cercle et contournait la ville pour choisir l’angle d’atterrissage, une jeep courait derrière un troupeau de bovins pour le chasser de la piste. L’avion reprit de l’altitude, redessina un large cercle, revint sur la piste et se posa en soubresautant. Le pilote actionna les aérofreins, l’avion parcourut encore quelques centaines de mètres dans un grand vacarme et des tressautements qui faisaient craquer la carlingue et s’arrêta près d’un bâtiment qui faisait fonction d’aérogare.

Au sol, la chaleur était suffocante et la réverbération éblouissante. Le soleil, à son zénith, plaquait sur le tarmac une lumière crue qui obligeait à fermer les yeux. Une petite foule tout de blanc vêtue, coiffée de casques coloniaux, attendait devant l’aérogare, près de la piste d’atterrissage. Parmi la foule un garçon qui devait avoir dans les vingt-cinq ans, en chemise et short blancs, zébrés de traces noires, un casque colonial enfoncé jusqu’aux oreilles, arborait un petit panneau sur lequel le nom de José Fernandez était inscrit en lettres majuscules. José s’approchai de lui :
« Salut ! Je suppose que c’est moi que tu attends ?
– André Bastian, dit-il en lui tendant la main. Il claqua des doigts à l’attention d’un porteur et lui dit : donne-lui tes tickets pour qu’il récupère tes bagages », puis il se crut obligé de lui expliquer ses zébrures :
« Il ne faut pas t’effrayer pour mon maquillage, c’est la saison sèche et il y a plein de feux de brousse en ce moment. C’est une vieille tradition africaine pour se débarrasser de la paille sèche et faire pousser l’herbe tendre. D’un air plus affirmatif qu’interrogateur, il ajouta : je suppose que c’est la première fois que tu viens en Afrique ? »
José acquiesça d’un signe de tête. Bastian poursuivit :
« Je vais chercher la jeep pendant que tu récupères tes bagages. »
Quelques minutes plus tard, le porteur chargea les bagages dans la jeep qui attendait devant l’aérogare.
« Notre case se trouve à plusieurs kilomètres d’ici, lui dit Bastian. Nous allons traverser la ville, cela te donnera une première idée sur le cadre de vie qui t’attend ici. »
La jeep traversa la ville. Quelques rues du centre étaient bitumées, au-delà la jeep souleva un gros nuage de poussière lors de son passage. À la sortie de la ville, la jeep ralentit et entra dans une grande concession au fond de laquelle se trouvait une grande bâtisse.

17:26 Écrit par Astur dans Récit | Commentaires (0) |  Facebook

DE LA SAVANE A LA FORÊT VIERGE

C’est ainsi que le 23 janvier 1949 il se trouva embarque dans un DC-3 de la petite compagnie Aigle Azur qui décolla dans un grand vrombissement de moteurs. Lorsque l’avion atteignit l’altitude de croisière il se stabilisa à l’horizontale. L’avion survola la France au-dessus d’une mer de nuages qui masquait le paysage ; au-delà des Pyrénées, le ciel s’éclaircit et José Fernández put admirer la terre qui, vu du ciel, est un ravissement, une carte en relief et en couleurs. Il découvrit des panoramas somptueux : verts pâturages du Pays basque, villages aux maisons à demi enterrées de la Meseta castillane, neiges éclatantes de la Sierra Nevada, vertes olivaies d’Andalousie, sombre rocher de Gibraltar qui se dressait, telle une sentinelle face à l’Afrique, l’aride massif du Rif avec ses tentes de nomades et des colonnes de méharis qui de cette altitude paraissaient de la taille de souris, Casablanca, première escale en terre africaine, Villa Cisneros, blanche de lumière, Dakar, ville aux toits de chaume et de tôle qui scintillaient au soleil comme des miroirs.
L’avion survola la réserve du Niokolo-Koba à basse altitude. Des troupeaux de gazelles, de girafes, de gnous, de buffles, effrayés par le vrombissement de l’avion, couraient en débandade. Atterrissage à l’aéroport de Conakry sous un soleil couchant. Au sol, l’air était chaud, poisseux et humide. Un autocar de la Compagnie emmena les passagers en ville, soulevant un nuage de poussière rouge, longeant une zone de mangroves, forêts impénétrables de palétuviers dont les racines baignaient dans les eaux de la mer, formées par les nombreuses rivières qui traversaient ce vaste espace marécageux avant de se précipiter dans l’océan.
L’autocar déposa les passagers devant un hôtel au centre de la ville. Après une douche rafraîchissante, José visita la ville à bord d’une calèche conduite par un cocher boutonneux qui s’arrêtait toutes les cinq minutes pour lui décrire les quartiers qu’ils traversaient dans un langage “petit-nègre” en mangeant les “r” : en 1887 l’île était entièrement recouverte par une forêt de palmiers et de fromagers dans laquelle étaient répartis quatre villages : Conakry, Boulbinet, Kyutown et Tombo, cédée peu avant par les Anglais aux Français. Sous l’occupation française, Conakry devint la capitale de la colonie des “Rivières du Sud” en 1889, puis la colonie de la Guinée française en 1991, colonie autonome placée sous l’autorité du Gouvernement général de Dakar. Bâtie sur la petite île de Tombo, formée d’une série de collines d’une centaine de mètres d’altitude, Conakry était reliée à la presqu’île de Kaloum par une digue de 300 mètres et par deux ponts métalliques : un pont-route trop étroit pour permettre le croisement de deux véhicules, et un pont-rail assurant la traversée de la ligne de chemin de fer Conakry-Niger.
Les maisons en banco lézardées par la pluie, les toits de tôles rongées par le sel marin donnaient à la ville un aspect lépreux. Les rues, bordées de manguiers lourdement chargés de fruits encore verts, étaient étroites et sales. Tout autre était le spectacle qu’offrait la corniche bordée de cocotiers fortement inclinés sous l’effet du vent du large qui ceinturait la ville en épousant les sinuosités de la côte.
La nuit fut suffocante ; la chaleur et le bourdonnement des moustiques volant en nuages épais autour de la moustiquaire l’empêchèrent de dormir.

 

09:51 Écrit par Astur dans Récit | Commentaires (0) |  Facebook